Convalescence

Si les pleurs nourrissent la prose

Des Nelligan de grand chemin

Au théâtre du quotidien

Les drames sont des ecchymoses

C’est un travers de tragédiens

De croire que le cœur s’enclose

Dans une éternité morose

À chaque travers du destin

Certes l’amour nous expose

Les flans grand ouverts aux chagrins

Vulnérable comme Berlin

En proie à sa propre névrose

Il se compose se décompose

La vie suit son propre chemin

Et ce qui nous semble la fin

Précède la métamorphose

Entre temps l’âme se repose

Se rétablit des heurts anciens

Ouvre sournoisement le chemin

De la prochaine apothéose

Quand la nuit nègre se sclérose

Que l’aube renaît du fusain

Un jour la rosée du matin

Ruisselle sur ses lèvres roses

Gilles St-Onge

À mes maîtresses

Merci à toutes mes maîtresses

Celles d’avant celles d’après

Celles qui aiment ou qui professent

Au présent comme à l’imparfait

 

Aux toutes premières femmes de craies

Maîtresses du grand tableau noir

Qui sans le savoir étanchaient

La soif d’épancher mes histoires

 

Merci à celles qui s’amusaient

Aux portes de l’adolescence

Des pauvres vers qui bafouillaient

La bouche trop pleine de confidences

 

À celles qui n’ont jamais lu

Les mots que je gardais pour moi

À l’âge des silences entendus

Des doux baisers qui vont de soi

 

À toi celle qui n’a pas ri

Quand je tricotais des chansons

De mes refrains jamais finis

Des couplets faits de prétentions

 

Même à celles qui n’ont rien dit

Quand je ne pouvais que me taire

Quand les alexandrins ternis

S’effaçaient dans une vie amère

 

À la belle passante passée

Un jour où Cupidon s’en fout

Au défi qu’elle m’avait lancé

Faire un poème de nous

 

À la maîtresse de demain

Qui sera ma dernière muse

Pour qui je ferai des quatrains

Tant que la tombe me refuse

 

Gilles St-Onge

(et à Françoise Andersen, cette merveilleuse maîtresse qui me corrige, moi l’incorrigible insoumis )

Le suicide

Il tourne, il monte et il descend

Dans sa ronde perpétuelle

C’est un ténébreux carrousel

Qui boude les rires des enfants

La même musique répète

Cette morbide rengaine

Ce requiem qui vous aliène

Ce cantique qui veut votre tête

Son appel est votre mantra

Sa menace votre prière

Le tambour de toutes les guerres

Vous convoque au dernier combat

C’est un grand trou noir qui aspire

De votre univers les étoiles

La veuve noire tisse sa toile

Vous êtes l’objet de son désir

Vous ne voyez ni le beau temps

Ni à vrai dire le temps qu’il fait

Quand l’âme même se défait

L’espoir est une poussière au vent

Pourtant vous n’y êtes pour rien

On ne choisit pas ses pensées

Quand l’obsession vient nous hanter

Le suicide est un assassin

C’est une lutte de titans

Dans les abysses des entrailles

La vie et la mort vous assaillent

Il faut hisser le drapeau blanc

C’est l’heure de choisir son camp

Choisir à qui rendre les armes

De faire taire le vacarme

Choisir la tombe ou les vivants

Il faut bien plus que du courage

Pour faire le choix de rester

Il faut savoir s’abandonner

Aux mains de ceux dont c’est l’ouvrage

C’est une option contre nature

D’admettre que ça n’tourne pas rond

Dans un monde fait d’opinions

Où la faiblesse se censure

Il n’y a ni faible ni fort

Il n’y a pas de volonté

Il n’y a pas de lâcheté

Il n’y a que la vie ou la mort

Toute la force est dans l’abandon

L’obsession ne sait plus quoi faire

Elle ne trouve plus de partenaire

Pour la nourrir de mes démons

Moi j’ai choisi la beauté

Elle se pointe chaque jour un peu plus

Les jours de pluie sont moins ardus

Depuis que je les laisse aller

Gilles St-Onge

Pour aujourd’hui

3 novembre (Encore)

Te revoilà saison maudite

Avec tes yeux gris en chagrin

 Trop pareils à mon frère Alain

À la seconde où il nous quitte

Et tout mon être se souvient

La Camarde jamais ne me quitte

L’odeur du soufre est son parfum

Dans son silence carmélite

Depuis je porte en toi mon frère

Une meurtrissure mal guérie

Tu m’as tué comme toi mon frère

Tu m’as suicidé moi aussi

Je suis une âme sans-abri

Que l’horreur prive de lumière

L’automne sombre encore noircit

Prélude à l’éternel hiver

Tu nous as quittés au printemps

Ce soir tu souffles tes bougies

Et c’est toujours à ce moment

Que mon cœur soudain s’assombrit

Tu ne connais pas mes enfants

Tu n’es pour eux qu’un pur esprit

Dans deux espaces différents

Je dois vivre avec mes deux vies

Sois sans crainte je ne t’en veux pas

En fait je n’en veux à personne

De la naissance jusqu’au trépas

L’injustice partout résonne

Tu aurais pu naître là-bas

Sous les bombes de Washington

Je sais bien qu’on ne choisit pas

Quand le cri de la mort résonne

J’ai beau repenser tes sourires

Revoir tes jeux tes yeux rieurs

Replonger dans mes souvenirs

Ils alimentent ma douleur

Tu m’excuseras si pour t’écrire

J’ai mis des années et des heures

Trop peu de mots trop de soupirs

J’ai l’alphabet noyé de pleurs

Et si quelques fois je t’oublie

Rarement plus qu’un bref instant

C’est une affaire de survie

De m’évader de temps en temps

Par l’art ou par la poésie

Par la musique grâce aux enfants

Tu n’es parfois que nostalgie

Je reviens parmi les vivants

Mais j’habite ma solitude

Je sais qu’on ne peut plus m’aimer

Je n’ai qu’une seule certitude

Que jamais je ne t’oublierai

Gilles St-Onge

Rivage

Qui se ressemble s’assemble

C’est la prétention de l’adage

Pour dire que tous les coquillages

Sur le même sable se rassemblent

La mosaïque des mollusques

Qui se dévoile à marée basse

S’offre en tableau aux yeux qui passent

Paillettes que la mer débusque

Mais le sable est un tragédien

Qui joue sur la scène douceâtre

Du plus ancien des théâtres

Ses traîtres mirages kafkaïens

Toutes ces coquilles alignées

Qui par cette beauté détonnent

Comme au cimetière d’Arlington

Enterrent leur triste vérité

Dans une menteuse unité

On dispose ainsi des linceuls

De ces vies communément seules

Dans un océan sans pitié

Chacun dans ses plus beaux atours

Réfugié dans sa carapace

Vit ses heures sans laisser de traces

Dans son cercueil de velours

Le prix de la sécurité

Est un fardeau sur les épaules

De celui qui place sa geôle

Au premier rang de sa fierté

Tous les pays sont les rivages

D’une mer de la facilité

Les vagues nous y ont transportés

Nous sommes les nouveaux coquillages

Désertion

J’ai tous les affluents du monde

Sous mes paupières menteuses

Toutes les misères immondes

Mortellement silencieuses

Un rictus fait barrage

Les apparences l’obligent

La vie qui coule est un mirage

Au fond du désert qui m’afflige

La conscience est une peine

Parfois pire que l’ignorance

Elle vous prend et vous entraîne

Aux fonds des bas-fonds des non-sens

Le banal est au quotidien

Un triste et long fleuve sans phares

On le qualifie de destin

Comme pour éviter de le voir

Bien sûr la vieillesse est sans arme

Bien sûr la jeunesse est dopée

C’est le technologique drame

Celui du silence obligé

Moi qui suis sobre d’illusions

J’ai les pupilles usées au vif

J’ai tous les sens en bataillon

Mais le soulèvement tardif

J’étais si seul sur le front

C’est ton confort qui t’embrigade

Pour mener la révolution

Il eût fallu des camarades

Il me faut maintenant retraiter

Avant l’heure de ma retraite

Tous les espoirs s’en sont allés

Le jour où la nuit s’est défaite

Je suis revenu éclopé

De cette guerre sans combats

Lâche déserteur d’armée

De celle qui n’existera pas

Soldat déchu bien avant d’être

Héros ou malheureux vaincu

Désabusé d’avoir vu naître

L’ère de « l’homo-sans-but »

Il ne me reste que l’exil

Pour fuir et me soigner la honte

Me reste peut-être ton île

Et enfin l’amour que j’escompte

C’est le dernier de mes assauts

C’est ma dernière bataille.

Le tout dernier des soubresauts

D’une âme toujours en chamaille

Je serai demandeur d’asile

J’arrive au pays de ton cœur

Gilles St-Onge