Des mains

On est si seul au fond d’son verre

Au bout d’la ligne ou du mégot

Bouffé par les remords d’hier

Rongé par ses propres ragots

*

On est tout seul au fond d’sa bière

Au cimetière des assoiffés

À graver sur sa propre pierre

Ci-gît l’homme né condamné

*

On est souvent trop seul sur terre

Pour porter sa croix son fardeau

Ses peurs ses soifs et ses misères

Tout seul au fond de son tonneau

*

On est toujours seul en enfer

À boire sa vie jusqu’à la lie

À respirer du blanc désert

À gober du faux paradis

*

Toujours seul dans sa dépendance

Malgré la foule des faux amis

Malgré tout l’amour qu’on quémande

Tout seul jusqu’à son dernier cri

*

Ce cri qui crève cet enfer

Dans lequel on est emmuré

Est entendu de l’univers

Comme celui d’un nouveau-né

*

Et tu n’es plus tout seul au monde

Des mains se tendent par dizaines

Des mains hier encore immondes

Des mains des mains…

Comme la mienne

*********

©Gilles St-Onge

Auriez-vous vu la lune ?

Auriez-vous vu la lune

La belle de minuit et de mes nuits d’ennui

Je crois qu’elle s’est perdue

Dans un trop clair matin

Dans un trop clair de lune

Elle s’est évanouie

Sur le pas de mon huis

Auriez-vous vu la lune

La lune et les étoiles sont d’une même toile

Mais on ne la voit plus

Dans le soir qui s’étiole

Déjà depuis la brune

La nuit s’est assoupie

Sur un autre pays

Auriez-vous vu la lune

Celle qu’on offre à cell’ dont les yeux étincellent

J’en aurais bien besoin

Oui c’est pour un cadeau

Quoi C’est déjà trop tard

Elle est partie la lune…

Pour couvrir de promesses

Il faut de la jeunesse

© Gilles St-Onge

VIVRE

Partager l’éphémère

Un instant de paresse

Un moment de silence

Une goutte de pluie

Un temps de tempérance

*

Sublimer les enfers

En paradis terrestre

Magnifier l’ignorance

Être simple d’esprit

Et entrer dans la danse

*

Kidnapper la misère

Se saisir des faiblesses

Rire de l’opulence

En faire des confettis

Retourner à l’enfance

*

Se moquer de nos pairs

Et de nos maladresses

Chanter notre excellence

Et nos impairs aussi

Jouer de l’ambivalence

*

Oublier les calvaires

Les matins de tristesses

Pardonner les offenses

Aux lourds nuages gris

Et les maigres pitances

*

Rêver d’un cimetière

Rempli

de leurs richesses

Belles comme une potence

Trônant sur le parvis

D’une église un dimanche

*

Souffler un lampadaire

Par une nuit d’ivresse

Éteindre la méfiance

Allumer la bougie

Le feu de l’espérance

L’ancêtre

L’horloge tourne

À chaque tour le cœur faiblit

Decrescendo

Tout doux tout doux sans faire de bruit

Il bat toujours et tinte encore

Mais le silence l’envahit

Un silence qui fait trop bruit

*

L’horloge tourne

Les rêves se font plus petits

Rallentando

Et rêver demande un effort

Comme un cortège sous la pluie

Le pas est lourd le ciel est gris

*

L’horloge tourne

Et l’âme même s’abrutit

Smorzando

Lueur au bout du corridor

La nuit a déjà fait son lit

Sans déranger il est parti

*

© Gilles St-Onge

Ça y est les bombes pleuvent.

Des vraies bombes ! pas comme celles qui tombent sur un quelconque Pakistan, l’obscur Yémen ou la famélique Éthiopie. Pas des bombes islamistes de l’Afghanistan ou de la Syrie. Non ! Des vraies bombes capables de faire plus que deux minutes au journal télévisé. Des vraies de vraies, pas des roquettes de Palestiniens ou de Libanais achetées au rabais, au marché aux puces des producteurs de tueries. Des vraies bombes, flambant neuves, le nec plus ultra de la barbarie moderne.

Des vraies bombes qui font des vrais morts.

Pas des morts ordinaires, pas des « pertes civiles » pas des « morts chez les insurgés » ni des « victimes collatérales ». Nom monsieur, des morts presque pareils aux nôtres. Des morts tout roses, une femme enceinte et son bébé, des fillettes blondes aux yeux bleus, de bonnes vieilles grand-mamans et même -oh horreur ! – Des journalistes.

Le loup est entré dans la bergerie, comme le firent les loups dans Paris, dans une autre guerre. Le loup est entré et les bergers tergiversent.  Ils palabrent, ils sous-pèsent ils « conciliabulent », ils «diplomatisent », ils parlementent… sans réponse.

Les bergers savent que le loup a de trop grandes dents et se questionnent sur son appétit. D’ordinaire, il suffit de lâcher un autre loup plus vorace que le premier et les moutons dorment en paix, mais pas cette fois. Cette fois, le monstre menace les bergers autant que les moutons. Cette fois, c’est autre chose.

Et des questions se posent !

Faut-il fléchir devant le tyran et si oui, jusqu’où ira-t-il ? Faut-il oui ou non faire cette troisième grande guerre ? Ou faut-il, parce qu’un salaud a le cul bien au chaud sur l’arme nucléaire, le laisser grignoter le monde à sa guise ?

Aujourd’hui chaque dirigeant d’un pays qui ne possède pas la bombe atomique comprend qu’il est seul et que personne ne viendra à sa défense si l’un ou l’autre des Poutine de ce monde décide de l’envahir. Depuis 20 jours maintenant, le monde entier comprend que la souveraineté n’existe plus. Aujourd’hui c’est l’Ukraine, demain ce sera Taïwan. Ce soir nous savons que désormais, toutes les guerres sont perdues d’avance.   

Avant de partir

J’ai ouï les pleurs éternels

Le vent porteur des alibis

Entonner la chanson cruelle

Des hiboux de la longue nuit

*

Mes vieux os usés qui s’effritent

Au gré des mouvances du corps

Faible feu de bois qui crépite

Chaque jour de moins en moins fort

*

Et cet abdomen qui déborde

Par gourmandise ou par mégarde

Mes artères qui attendent l’ordre

De l’assaut sur mon myocarde

*

Ces airs lointains qui se rapprochent

Au prix des années qui s’étirent

L’écho des premiers coups de pioche

Sur la terre où j’irai gésir

***

Mais si je sens déjà le chêne

Celui dont on fait les cercueils

Je ne veux pas quitter la scène

Avant d’en avoir fait mon deuil

*

Il reste tant et tant à vivre

Et si peu de temps pour le faire

Tant de ces beautés qui m’enivrent

Et autant de choses à méfaire

*

Il me reste encore à croiser

Un regard à déjouer le sort

Sur l’avenue du verbe aimer

Un sourire à tromper la mort

*

© Gilles St-Onge

Marche ou Kiev

Triste et lugubre défilé

Des enfants porteurs de valises

Parents chargés d’inquiétudes

*

Triste et lugubre défilé

Cortège en pleurs aux pas funestes

En quête de sollicitude

*

Triste et lugubre défilé

Marchant vers un quelconque ailleurs

Au rythme de l’incertitude.

*

Triste et lugubre défilé

En marge de l’humanité

Fuyant sa propre finitude

*

Triste et lugubre défilé

Aux allures de retour d’histoire

L’Europe a ses assuétudes

*

Triste et lugubre défilé

En continu à la télé

L’horreur devenue habitude

*

Triste et lugubre défilé

Les chars ont piétiné les rues

Sous le poids de leur certitude

*

Triste et lugubre défilé

Des brancardiers les bras trop pleins

De ceux qui invoquent Saint-Jude

*

Triste et lugubre défilé

Les chefs d’État discourent encore

Et palabrent par habitude

*

©Gilles St-Onge

J’en appelle à Bacchus

Vois-tu j’étais hier

Noyé dans la bouteille aux effluves sournoises

J’étais tout à la fois prospecteur d’euphories

D’illusions vaporeuses en quête d’immanence

Drapé dans la parure des richesses en papier

*

Soûlé par l’arrogance de celui qui se ment

J’étais par défiance symbole d’hérésie

Quitte à changer d’idées de dogmes et de croyances

Pour mieux me camoufler dans mes contrariétés

Et pour me délester du poids de mes tourments

*

Crois-moi j’étais hier comme un roi sans habits

Dénué de noblesse d’honneur et d’espérances

Dépourvu de raison à jeun comme enivré

Envoûté condamné aux pires châtiments

*

Je me suis retrouvé

Pareil à l’accusé qu’un sombre jury toise

*

J’ai imploré Bacchus — on a le dieu qu’on peut —

Je n’avais pas confiance en celui qui disait

« Prenez buvez-en tous » pour arrêter l’ivresse

Or Bacchus et les autres dans un conciliabule

Mirent dans la balance bonne foi et mauvais foie

*

Et j’obtins un sursis pour ce jour seulement

Depuis chaque matin j’en appelle à Bacchus

Pour qu’il fasse un miracle

Changer mon vin en eau

****

© Gilles

*

*Publié le 14 février 2022, à l’occasion de mon dix-septième anniversaire d’abstinence

Mes avoirs

Mes avoirs

J’ai

Pour cueillir ce matin

Une main fatiguée

Une autre mal-aimée

Deux bras à bout de souffle

Et un cœur en lambeaux

*

Une poignée de regrets

Qui sommeillent encore

Une poignée de remords

Ces deux mains qui s’essoufflent

À porter le flambeau

*

Un lot d’hier usé

Un encombrant bagage

Pour un trop court voyage

Et des mots qui m’étouffent

Lestés de ce fardeau

*

Des épaules trop frêles

Un dos de mendiant

Un ventre bedonnant

Trop de peurs qui me bouffent

Des litres de sanglots

                 ****

Et je me dis que

                 ****

J’ai

*

Un beau matin tout neuf

Pareil à ces matins

Qui ne piétinent rien

Un matin en pantoufle

Devant un café chaud

*

Un beau jour qui se lève

Rempli de jamais vu

Propice à l’imprévu

Comme un tout nouveau souffle

Caressant le roseau

*

Une petite brise

Qui m’effleure la peau

Un vent de renouveau

Que le soleil camoufle

Dans le chant d’un oiseau

*

Et du sang dans mes veines

Un cœur qui bat toujours

Un vieux rêve d’amour

L’espoir qui m’emmitoufle

Et qui me garde au chaud

© Gilles St-Onge

Le départ des outardes

On assiste un matin

Au départ des outardes

Triste mais résigné

Comme au chevet d’un vieux

Que l’on voit s’en aller

Sur le dernier chemin

Et qui pourtant s’attarde

Serein paisible heureux

*

Dans mon pays de glace

Aux étés rétrécis

Septembre est trop pressé

De devenir octobre

Vieilles charnières rouillées

Support de la carcasse

Des portes dont l’ennui

Lui font porter l’opprobre

*

Si juillet est léger

Ses amours sont frivoles

Rêveries passagères

Le temps des capucines

Euphories éphémères

Passions exacerbées

La joie prend son envol

Mais le bonheur piétine

*

Je laisse à mes « hiers »

L’instant des amourettes

J’ai vu trop de printemps

Se faner dans l’automne

S’effeuiller dans le vent

Au jardin des misères

De cœurs qui se désertent

Un matin monotone

***************

             II

On assiste un matin

Au départ des outardes

On se met à compter

« Je ne suis pas si vieux »

On fait un pied de nez

Aux affres du destin

On nargue la Camarde

On s’offre un dernier vœu

*

S’il faut aimer encore

Que je sois revêtu

D’un manteau de toundra

Couleur de conifère

Qu’une épinette soit

Mon étoile du Nord

Et l’amour plus têtu

Que les plus longs hivers

© Gilles St-Onge