Fouilles en soi

Nous voilà donc en quarantaine

Au printemps des inquiétudes

Réunis dans nos solitudes

Par nos écrans anxiogènes

Chacun de nous barricadé

Emmuré dans sa forteresse

Encabané dans ses richesses

Éperdu dans sa pauvreté

Mais tous ces murs qui nous protègent

Des assauts du monde extérieur

Ne peuvent rien contre les peurs

Qui depuis toujours nous assiègent

Nos murs sont devenus miroirs

On ne peut plus les éviter

Tout le bruit du monde a cessé

On n’entend plus que son histoire

Les vents violents de la tempête

Soufflent les poussières du temps

Qui recouvrent notre présent

et les hiers sortent la tête

L’oubli est une pyramide

Un tombeau pour nos souvenirs

Pour les souffrances à enfouir

La nécropole du sordide

Les vents violents de la tempête

Permettent d’ouvrir un passage

le chemin d’un pélerinage

Pour le marcheur au coeur honnête

Et tout au bout du corridor

Entourant ses vieilles blessures

Ses deuils ses peines et ses cassures

Il y retrouve ses trésors

Enfouis….

À chacun ses hivers

La vie est ainsi faite

Que d’un novembre à l’autre

Malgré les certitudes

L’hiver nous inquiète

Pareil à la mésange

Sur les bras faméliques

D’un bouleau effeuillé

Que le nordet dérange

La question du jour

Est celle de demain

Des rigueurs à venir

Des écueils du parcours

Et pendant que l’oiseau

Se ronge les saisons

Les griffes agrippées

À chaque jour nouveau

Je cherche dans la neige

Les premières brindilles

Les premiers brins d’un nid

Que l’espérance agrège

Il y a pour le rêveur

Dans la blanche étendue

Froide et anxiogène

Des millions de couleurs

Que l’artiste saisit

Pour en faire un tableau

Une chanson bohème

Ou une symphonie

L’hiver pour le poète

Est une page vierge

Le journal du monde

Des extases secrètes

© Gilles St-Onge

image: Aquarelle d’ Édith Cubérés-Dutertre

Fausse joie

Au centre-ville un faux sapin

Succédané de conifère

Menteur tel l’avril en hiver

Pervers comme un geste malsain

Un glaive transperçant le ciel

Laid comme une fracture ouverte

D’un monde qui court à sa perte

Haut comme la tour de Babel

Trop éclairé tuant la lune

Et les étoiles et la lumière

Et les amours ordinaires

Et les yeux d’une belle brune

Un arbre qui n’a pas d’écorce

Où pouvoir y graver nos noms

Pour parler en cette saison

Un simple cœur n’a pas la force

Au centre-ville près du sapin

Un amoureux qui se languit

Un malheureux un sans abri

Une fillette qui tend la main

Et des passants qui se bousculent

Le cœur comptable et dirigé

Le cœur fermé trop occupé

Les bras chargés de ridicule

Aimer c’est haïr

Il faut beaucoup d’amour pour affronter le vent

Et tout autant de cœur pour porter dans son flan

La mémoire de nos pères vendus au plus offrant

Et beaucoup de tendresse pour trouver la vaillance

Il faut beaucoup d’amour pour détester autant

.

De s’opposer aux bruits qui couvrent le silence

Des êtres asservis par quelques récompenses

Cette sorte de tendresse s’appelle résistance

Il faut aimer sa mère ses enfants son voisin

Plus que sa propre vie pour se lever enfin

Et crier c’est assez ce monde nous appartient

.

De l’amour naît la haine comme du jardin la fleur

La révolte fleurit sans crainte et sans pudeur

J’aime de tout mon être et c’est mon grand malheur

.

©Gilles St-Onge

Passage à vide

Quand le cœur est chagrin

Il dessine au fusain

Sur une feuille grise

La froidure et la bise

L’angoisse du destin

Les rêves qui le brisent

Gisent devant l’église

D’un village païen

Où même Dieu s’abstient

De poser ses assises

Quand le triste refrain

D’un orage sans fin

Nous entraîne et s’enlise

Loin de la terre promise

Tout au bout du chemin

Le jour se lève en vain

Quand la lune s’éteint

Car la peine tamise

La lumière qui grise

La nature au matin

Mais c’est une sottise

De faire sa devise

De « rien ne sert à rien »

Le monde va et vient

À son heure à sa guise

Car le temps des cerises

De tout temps rivalise

Avec le temps de chien

Et la beauté revient

Nous ouvrir sa valise

Le bon moment

Puisqu’il faut bien mourir

Dieu en porte l’opprobre

S’il me laisse choisir

Que ce soit en octobre

.

Je voudrais voir l’été

Une dernière fois

Les femmes habillées

Un peu moins qu’il se doit

.

Et les jeux des enfants

Dans les parcs voisins

Les vaches dans les champs

Et les bottes de foin

.

Au jour de m’évader

De la geôle des hommes

Pour mieux m’évaporer

Dans la brume d’automne

.

Vers l’éternel hiver

Aux neiges de chagrin

Qu’il fasse qu’on m’enterre

Un jour d’été indien

.

S’il faut que le glas sonne

Pour résumer ma mort

Qu’on m’offre une couronne

De feuilles multicolores

.

Et qu’à mes funérailles

On porte des couleurs

Ni noir ni grisaille

Qu’on soit de bonne humeur

.

C’est avant de tomber

Que les feuilles sont belles

Si je dois vous quitter

Autant faire comme elles

Ses yeux

Votre regard madame est mon pire ennemi

Ébloui par vos yeux aux couleurs de Joconde

Doux et torrentueux aux énigmes profondes

Je suis un animal sur la route la nuit.

Vos pupilles madame viennent blanchir mes nuits

Une pluie de Javel vient nettoyer le monde

Et le chat de ruelle n’est plus aussi immonde

Il se prend à rêver de sa prochaine vie

Il ne me reste plus qu’à plaider le délire

Votre iris innocent enflamme ma folie

Et le reste madame ne sait que renchérir

Refermez vos paupières et laissez-moi dormir

Et reposer en paix vous êtes trop jolie

Des yeux comme les vôtres m’ont déjà fait mourir