Confession Païenne

Les dieux et les démons sont du même acabit

Ils conduisent à l’ivresse pareils à ce bon vin

Promesse de bonheur qu’on boit jusqu’à la lie

Et qui sournoisement se transforme en chagrin

*

Je ne suis pas de ceux qui s’usent les rotules

À la foire aux prières d’une quelconque Église

Je garde mes genoux comme mes testicules

À l’abri de l’usure pour des œuvres précises

*

Je laisse aux fanatiques le soin d’avoir raison

Au matin de la vie le doute est mon allié

Aucun de leurs cantiques ne vaut une chanson

*

Et si sur les genoux vous m’entendez un jour

Faire comme une prière d’une voix susurrante

C’est que j’implorerai madame votre amour

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©Gilles St-Onge

Brumes d’hiver

Les navires rentrés les eaux enfin respirent

Elles laissent s’échapper un vaporeux soupir

Où les fumées de mer prémisses de l’hiver

Annoncent la blancheur des glaces à venir

*

Les ruisseaux et les lacs le fleuve et les rivières

Avant de s’enfermer sous leur tapis de verre

Avant de s’engourdir avant de s’avilir

Font -on pourrait le croire- une ultime prière

*

Quand les cornes de brume cessent de retentir

On entend des anciens le chant des souvenirs

Les contes et les tambours des peuples millénaires

Au loin dans ce brouillard où les saisons chavirent

*

Répondant en écho tout autour sur les terres

Au-dessus des maisons comme des lys précaires

La fumée des foyers que le néant aspire

Fait penser au drapeau de ce pays à faire

*

Tel le fil d’arrivée d’une course à finir

Ou le dernier amour quand le temps veut s’enfuir

Et dont on désespère et qu’encore on espère

Pour exister un peu ou pour ne pas mourir

*

Le pays les amours les brumes de l’hiver

Sont du même frisson sur le dos de mes vers

Et le frimas des mots d’un poème à finir

Se fond sous la chaleur que ma plume libère

*
*
* ©Gilles St-Onge

Le courage

Comme toi jeune ami aux détours de ma vie

Au hasard du chemin à chaque carrefour

J’ai choisi le sentier qui semblait le plus court

Rien n’est plus naturel la jeunesse sévit

*

J’y ai perdu beaucoup j’y ai beaucoup appris

Les âmes par malheur aux méandres des jours

Aux lunes de tristesses aux nuits de désamours

S’empoissonnent parfois de leur propre folie

*

Partout les raccourcis mènent à l’éphémère

Tu le verras aussi au sortir de ta guerre

Tu sortiras meurtri de ce triste passage

*

Fort de cette blessure tu reprendras ta route

Et de ta cicatrice naîtra l’enfant courage

Celui qui grandira dans l’ombre de tes doutes

Vieillir

J’entends mes os craquer comme un chêne en hiver

Et sous mes pas pesants cette terre gelée

J’entends mes ans craquer sous les peines d’hier

Souvenirs soupesant les froides giboulées

*

Car mon soleil faiblit au soir où je m’allonge

Les jours ont rétréci à m’en glacer le sang

Sourde sourde saison entends-tu que je plonge

Dans le bassin glacé de nos rêves d’avant ?

*

Les chaudes illusions ont brûlé tout leur bois

Et ne crépitent plus en mon cœur rabougri

Il ne me reste plus de ces feux d’autrefois

Qu’une braise tiède et quelques cheveux gris

*

Mais la lugubre dame sans visage est sans cœur

Soit elle est trop pressée soit elle s’éternise

Puisqu’elle vient vers moi dans toute sa lenteur

Il me faut vivre encore avant que j’agonise

*

Je me ferai pommier à la fin de l’automne

Abandonnant ses fruits aux profits des enfants

Eux qui n’entendent pas l’horloge qui résonne

Et qui ne savent rien de ce qui les attend

*

©Gilles St-Onge

Rapatriement

On ne revient jamais de la guerre comme avant

Au retour de la mienne plus perdu que gagnant

J’avais le corps en peine et l’âme de l’errant

  *

Sur les champs de bataille dans les tranchées profondes

La mort et le remords trop souvent se confondent

À Verdun ou en soi les guerres sont immondes

  *

Et l’homme ou le pays sacrifie sa jeunesse

Au nom d’un idéal ou de fausses promesses

Chacun sous son drapeau camoufle sa détresse

        *

On ne revient jamais de la guerre comme avant

On devient quelle horreur un ancien combattant

Conjuguant au passé plus souvent qu’au présent

 ***

©Gilles St-Onge

Un homme à la mer

J’ai vogué bourlingué

Viraillé sans boussole

Sans compas ni sextant

Sans la carte au trésor

*

Balloté par les flots

Charroyé par la mer

Confondant dans la nuit

Le ciel et l’océan

*

Saoulé par les grands vents

J’ai pris – quelle illusion –

La ligne d’horizon

Pour le sommet du monde

*

Capitaine mutiné

Déserté solitaire

Faiseur de ronds dans l’eau

Entre écueils et récifs

*

Fuyant la déferlante

Et les vents favorables

Pour les mêmes motifs

La peur de toucher terre

*

Pour le marin perdu

Le chant d’une baleine

Celui d’une sirène

Ou d’un grand requin blanc

Sont un même concert

*

Qu’importe le navire

On ne peut à la fois

Tenir le gouvernail

Et guetter à la proue

*

Tous les vieux loups de mer

Rêvent d’un équipage

Qui serait à la fois

Une destination
***************

© Gilles St-Onge

Comme en vacances

J’irai flâner le long des quais

Errer longuement sur les plages

Regarder valser les marées

Et voir se noyer le rivage

*

J’irai pieds nus comme en vacances

Touriste éperdument perdu

Suivre des vagues la cadence

De cet incessant impromptu

*

J’irai voir quitter les bateaux

Chargés des rêves des pêcheurs

Comme jadis quand j’étais beau

Je partais à la pêche aux cœurs

*

J’irai rôder sur les falaises

Méditer devant l’estuaire

Vieillir troublé par le malaise

D’un fleuve qui meurt dans la mer

*

J’irai jusqu’au bout de la route

Comme on va au bout de sa vie

Faire le compte des déroutes

Maudire le temps qui s’enfuit

*

J’irai jusqu’au dernier village

Humer l’air salin de l’ailleurs

Et voir l’horizon sans ambages

Comme à l’heure de sa dernière heure

*

Et j’irai jusqu’au bout du monde

Et s’il le faut encore plus loin

Pour oublier une seconde

Toute l’ironie du destin

*

J’irai implorer la démence

Pour te chasser de mon esprit

Trop de toi dans trop de silence

Trop de brouillard dans cette nuit

*

J’irai où le voyage mène

Un vieux rafiot quitte la terre

Un vieux rafiot sans capitaine

Pour crier « une âme à la mer ! »

© Gilles St-Onge

Aurais-tu oublié ?

Aurais-tu oublié que les étoiles naissent

D’un soleil éclaté dans un cri de détresse

Qu’on peut voir en cherchant qu’une lumière luit

Dans l’opaque noirceur d’une trompeuse nuit

*

Aurais-tu oublié comment poussent les fleurs

Que l’âme est un terreau favorable aux couleurs

Le cœur un pavé noir qu’une pluie fait briller

Sous les grands lampadaires d’un sourire rencontré

*

Aurais-tu oublié comment faire du feu

Pour te chauffer les os et le corps et les yeux

Faire dans la nuit froide une flambée de rêves

Aux milliards d’étincelles que le néant soulève

*

Aurais-tu oublié que tout un univers

Se cache dans la main d’un matin ordinaire

Qu’en desserrant les poings l’oiseau d’hier s’envole

Emportant sur ses ailes les regrets qui t’étiolent

*

Aurais-tu oublié qu’il suffit d’un regard

Fruit d’une inattendue percée dans le brouillard

Pour entrevoir enfin au bout de l’horizon

Une berge un rivage une nouvelle saison

Les cerisiers sont noirs

Cadavres sans visage

Que l’on réduit en cendres

Les oraisons d’usage

Reportées aux calendes

.

Cortèges funéraires

Aux portes des mouroirs

Les vieux quittent la terre

Sans même un au revoir

.

La route est sans ambages

Le chemin sans méandres

La faucheuse sauvage

Sans cesse en redemande

.

Les condamnés grégaires

Suivent le long couloir

À l’allure portuaire

Menant au purgatoire

.

La presse nécrophage

N’en peut plus de répandre

Ragots et commérages

Dont la masse est friande

.

On compte les grands-mères

Sans le moindre mouchoir

Au printemps mortuaire

Les cerisiers sont noirs

À toi…

Certes elles sont jolies avec leurs yeux d’opale

Leurs sourires angéliques et leurs rires en rafales

Elles ont les talons hauts des courbes déloyales

Des ongles à rougir et tout un arsenal

*

Elles portent la jeunesse d’un air triomphal

Comme une robe neuve pour les grands soirs de bal

Se fardent des lumières des jours de carnaval

Insouciantes du temps qui pourtant les ravale

*

Elles ont le rose aux joues et le cœur au présent

Elles ont des cerisiers les couleurs du printemps

Que la branche abandonne au premier coup de vent

*

Ne pleurez pas la fleur que vous étiez avant

Elle n’était qu’un prélude au miracle du temps

Qui a su faire de vous ce fruit que j’aime tant