Le bruit du silence

Chopin ne joue plus assez fort

J’entends des voix dès mon réveil

J’entends des voix dans mon sommeil

Des hurlements quand je m’endors

Finie la folie de Mozart

Ne reste que son requiem

Ne reste que les chrysanthèmes

À la boutonnière des morts

Les canons des états-majors

Enterrent ceux de Pachelbel

Et les pleurs des violoncelles

Ne savent plus être d’accord

Molière ne rit plus assez fort

Pour me distraire des trop-puissants

Des criminels de leur argent

Des monstres qui n’ont jamais tort

Finis les amours de Ronsard

Les vers devenus vert de gris

Meurent sur le papier jauni

D’un recueil couleur corbillard

Et l’ivrogne au fond de son bar

Est moins assoiffé que la haine

Et le monde a mauvaise haleine

À la table des charognards

Louis ne chante pas assez fort

Pour noyer les cris de la foule

Il n’y a rien de « wonderful »

Quand la mer recrache des corps

C’est toujours les copains d’abord

Mais nous n’en faisons pas partie

Les fleurs aux canons des fusils

Se sont fanées dans le confort

Personne ne chante assez fort

Pour couvrir le bruit du silence

J’entends les voix de nos consciences

Nous dire qu’il faut se battre encore

Septembre

Voilà septembre qui revient

Porteur du bagage d’hier

Retour en classe et faits divers

L’angoisse du lundi matin

Voilà septembre qui revient

Annonciateur de l’hiver

Comme un orage sur la mer

Que voit approcher le marin

Voilà septembre qui revient

Et avec lui le goût amer

Des petites peurs ordinaires

Dont sont jalonnés les chemins

Voilà septembre qui revient

Et j’ai quinze ans dans mes artères

Comme un conscrit qui part en guerre

Trop conscient de son destin

Voilà septembre qui revient

Et je retrouve mon désert

Les années ne nous changent guère

On cherche toujours une main.

Rester fidèle

Depuis déjà des lunes

Dans les soirs où j’avance

Où j’avale en silence

Des miettes d’amertume

Je fouille mon errance

Comme d’autres l’infortune

Des chemins de fortune

Qui couraient dans l’enfance

Cherchant sous chaque pierre

Les rires et les regrets

Dont les hier sont faits

Pour parer l’ordinaire

Ployé sous les effets

Des saisons des revers

Je regarde en arrière

Vers celui que j’étais

La mer le vent la pluie

Érodent les rivages

Grugent les paysages

Comme le temps sur la vie

Le cœur et le visage

Mûrissent comme le fruit

Mais l’essence survit

Dessous l’apprentissage

Je ne suis pas de ceux

Que j’adulais jadis

Dont j’ai suivi la piste

En faisant de mon mieux

Ne serai pas artiste

Fidel ou Montesquieu

Mais porteur de leurs feux

Toujours idéaliste

L’exil

La mer s’est retirée

Laissant la plage nue

Vulnérable et superbe

Comme un corps étendu

Que l’amour exacerbe

Quand le drap est tombé

Au large l’horizon

Comme une fin du monde

Avale le soleil

Dans la cassure de l’onde

Et le soir s’émerveille

De sa propre chanson

Les effluves salines

Charroyées par le vent

Telles l’encens des messes

Portent au recueillement

Exposé aux caresses  

De cette paix marine

L’océan a noyé

Les rumeurs de la ville

Et du silence émane

Cet appel de l’exil

L’envie de fuir l’insane

Produit des vanités

Printemps tardif

L’hiver s’étend dans le printemps

Quand la froidure se faufile

Les neiges persistent dans l’avril

Et l’hirondelle prend son temps

 

Une triste saison s’étire

Quand se prolonge l’imminence

Que l’espoir cède à l’impatience

D’une prairie qui veut verdir

 

Et l’arbre retient ses bourgeons

Comme l’homme retient ses envies

Une parenthèse dans la vie

Un temps qui est toujours trop long

 

L’amour qui n’a pas abouti

Comme une passion qui vous ronge

Un désespoir qui se prolonge

Un jour qui ne voit que la nuit

 

Quand on attend de voir fleurir

Une tulipe printanière

La solitude est un hiver

Qui n’en finit plus de finir

 

© Gilles St-Onge 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nostalgie

L’herbe avait repris sa couleur

C’était au retour des oies blanches

La saison des pommiers en fleurs

T’en souviens-tu c’était dimanche

Te souviens-tu de ce verger

Du doux parfum de la campagne

De cette vue privilégiée

Sur le grand lac des Deux-Montagnes

As-tu gardé le souvenir

De nos vingt doigts entremêlés

Du baiser qui t’a fait fleurir

Comme tulipe au mois de Mai

Te souviens-tu de nos quinze ans

Il y a si longtemps déjà

De ce mystérieux sentiment

Au premier jour du cœur qui bat

Dis-moi la vie t’a-t-elle choyée

As-tu connu le grand amour

Celui dont nous avions rêvé

Aurais-tu oublié ce jour

Quand on connaît des jours très beaux

D’autres s’en vont s’évanouir

Car le bonheur est un bourreau

Sur l’échafaud des souvenirs

Mais sous les cieux où j’ai vieilli

La beauté est celle d’hier

On puise dans la nostalgie

L’inspiration des derniers vers

©Gilles St-Onge 2019

Soirs de pluie

J’aime les soirs de pluie

Avec ses rues qui brillent

Le béton qui reluit

Les néons qui scintillent

Le bal des parapluies

Dont la ville fourmille

Dans une chorégraphie

Aux allures d’armadille

Et les éclaboussures

Des voitures pressées

Filant à toute allure

Près des trottoirs bondés

Appelant les injures

Des passants arrosés

Et les fous rires bien sûr

Des autres amusés

Et l’odeur de l’orage

Et le bleu de l’éclair

Comme j’aime le tapage

D’un virulent tonnerre

Quand le ciel est en rage

Et inonde la terre

Soulignant au passage

Que tout est éphémère

Et j’aime ta frimousse

Et tes cheveux mouillés

Ton corps qui se trémousse

Pour mieux se réchauffer

Le rouge de ta bouche

Que l’eau fait miroiter

Et le soir qui débouche

Sur une nuit d’été