Fausse joie

Au centre-ville un faux sapin

Succédané de conifère

Menteur tel l’avril en hiver

Pervers comme un geste malsain

Un glaive transperçant le ciel

Laid comme une fracture ouverte

D’un monde qui court à sa perte

Haut comme la tour de Babel

Trop éclairé tuant la lune

Et les étoiles et la lumière

Et les amours ordinaires

Et les yeux d’une belle brune

Un arbre qui n’a pas d’écorce

Où pouvoir y graver nos noms

Pour parler en cette saison

Un simple cœur n’a pas la force

Au centre-ville près du sapin

Un amoureux qui se languit

Un malheureux un sans abri

Une fillette qui tend la main

Et des passants qui se bousculent

Le cœur comptable et dirigé

Le cœur fermé trop occupé

Les bras chargés de ridicule

Aimer c’est haïr

Il faut beaucoup d’amour pour affronter le vent

Et tout autant de cœur pour porter dans son flan

La mémoire de nos pères vendus au plus offrant

Et beaucoup de tendresse pour trouver la vaillance

Il faut beaucoup d’amour pour détester autant

.

De s’opposer aux bruits qui couvrent le silence

Des êtres asservis par quelques récompenses

Cette sorte de tendresse s’appelle résistance

Il faut aimer sa mère ses enfants son voisin

Plus que sa propre vie pour se lever enfin

Et crier c’est assez ce monde nous appartient

.

De l’amour naît la haine comme du jardin la fleur

La révolte fleurit sans crainte et sans pudeur

J’aime de tout mon être et c’est mon grand malheur

.

©Gilles St-Onge

Passage à vide

Quand le cœur est chagrin

Il dessine au fusain

Sur une feuille grise

La froidure et la bise

L’angoisse du destin

Les rêves qui le brisent

Gisent devant l’église

D’un village païen

Où même Dieu s’abstient

De poser ses assises

Quand le triste refrain

D’un orage sans fin

Nous entraîne et s’enlise

Loin de la terre promise

Tout au bout du chemin

Le jour se lève en vain

Quand la lune s’éteint

Car la peine tamise

La lumière qui grise

La nature au matin

Mais c’est une sottise

De faire sa devise

De « rien ne sert à rien »

Le monde va et vient

À son heure à sa guise

Car le temps des cerises

De tout temps rivalise

Avec le temps de chien

Et la beauté revient

Nous ouvrir sa valise

Le bon moment

Puisqu’il faut bien mourir

Dieu en porte l’opprobre

S’il me laisse choisir

Que ce soit en octobre

.

Je voudrais voir l’été

Une dernière fois

Les femmes habillées

Un peu moins qu’il se doit

.

Et les jeux des enfants

Dans les parcs voisins

Les vaches dans les champs

Et les bottes de foin

.

Au jour de m’évader

De la geôle des hommes

Pour mieux m’évaporer

Dans la brume d’automne

.

Vers l’éternel hiver

Aux neiges de chagrin

Qu’il fasse qu’on m’enterre

Un jour d’été indien

.

S’il faut que le glas sonne

Pour résumer ma mort

Qu’on m’offre une couronne

De feuilles multicolores

.

Et qu’à mes funérailles

On porte des couleurs

Ni noir ni grisaille

Qu’on soit de bonne humeur

.

C’est avant de tomber

Que les feuilles sont belles

Si je dois vous quitter

Autant faire comme elles

Ses yeux

Votre regard madame est mon pire ennemi

Ébloui par vos yeux aux couleurs de Joconde

Doux et torrentueux aux énigmes profondes

Je suis un animal sur la route la nuit.

Vos pupilles madame viennent blanchir mes nuits

Une pluie de Javel vient nettoyer le monde

Et le chat de ruelle n’est plus aussi immonde

Il se prend à rêver de sa prochaine vie

Il ne me reste plus qu’à plaider le délire

Votre iris innocent enflamme ma folie

Et le reste madame ne sait que renchérir

Refermez vos paupières et laissez-moi dormir

Et reposer en paix vous êtes trop jolie

Des yeux comme les vôtres m’ont déjà fait mourir

Le bruit du silence

Chopin ne joue plus assez fort

J’entends des voix dès mon réveil

J’entends des voix dans mon sommeil

Des hurlements quand je m’endors

Finie la folie de Mozart

Ne reste que son requiem

Ne reste que les chrysanthèmes

À la boutonnière des morts

Les canons des états-majors

Enterrent ceux de Pachelbel

Et les pleurs des violoncelles

Ne savent plus être d’accord

Molière ne rit plus assez fort

Pour me distraire des trop-puissants

Des criminels de leur argent

Des monstres qui n’ont jamais tort

Finis les amours de Ronsard

Les vers devenus vert de gris

Meurent sur le papier jauni

D’un recueil couleur corbillard

Et l’ivrogne au fond de son bar

Est moins assoiffé que la haine

Et le monde a mauvaise haleine

À la table des charognards

Louis ne chante pas assez fort

Pour noyer les cris de la foule

Il n’y a rien de « wonderful »

Quand la mer recrache des corps

C’est toujours les copains d’abord

Mais nous n’en faisons pas partie

Les fleurs aux canons des fusils

Se sont fanées dans le confort

Personne ne chante assez fort

Pour couvrir le bruit du silence

J’entends les voix de nos consciences

Nous dire qu’il faut se battre encore

Septembre

Voilà septembre qui revient

Porteur du bagage d’hier

Retour en classe et faits divers

L’angoisse du lundi matin

Voilà septembre qui revient

Annonciateur de l’hiver

Comme un orage sur la mer

Que voit approcher le marin

Voilà septembre qui revient

Et avec lui le goût amer

Des petites peurs ordinaires

Dont sont jalonnés les chemins

Voilà septembre qui revient

Et j’ai quinze ans dans mes artères

Comme un conscrit qui part en guerre

Trop conscient de son destin

Voilà septembre qui revient

Et je retrouve mon désert

Les années ne nous changent guère

On cherche toujours une main.