3 novembre (Encore)

Te revoilà saison maudite

Avec tes yeux gris en chagrin

 Trop pareils à mon frère Alain

À la seconde où il nous quitte

Et tout mon être se souvient

La Camarde jamais ne me quitte

L’odeur du soufre est son parfum

Dans son silence carmélite

Depuis je porte en toi mon frère

Une meurtrissure mal guérie

Tu m’as tué comme toi mon frère

Tu m’as suicidé moi aussi

Je suis une âme sans-abri

Que l’horreur prive de lumière

L’automne sombre encore noircit

Prélude à l’éternel hiver

Tu nous as quittés au printemps

Ce soir tu souffles tes bougies

Et c’est toujours à ce moment

Que mon cœur soudain s’assombrit

Tu ne connais pas mes enfants

Tu n’es pour eux qu’un pur esprit

Dans deux espaces différents

Je dois vivre avec mes deux vies

Sois sans crainte je ne t’en veux pas

En fait je n’en veux à personne

De la naissance jusqu’au trépas

L’injustice partout résonne

Tu aurais pu naître là-bas

Sous les bombes de Washington

Je sais bien qu’on ne choisit pas

Quand le cri de la mort résonne

J’ai beau repenser tes sourires

Revoir tes jeux tes yeux rieurs

Replonger dans mes souvenirs

Ils alimentent ma douleur

Tu m’excuseras si pour t’écrire

J’ai mis des années et des heures

Trop peu de mots trop de soupirs

J’ai l’alphabet noyé de pleurs

Et si quelques fois je t’oublie

Rarement plus qu’un bref instant

C’est une affaire de survie

De m’évader de temps en temps

Par l’art ou par la poésie

Par la musique grâce aux enfants

Tu n’es parfois que nostalgie

Je reviens parmi les vivants

Mais j’habite ma solitude

Je sais qu’on ne peut plus m’aimer

Je n’ai qu’une seule certitude

Que jamais je ne t’oublierai

Gilles St-Onge

Rivage

Qui se ressemble s’assemble

C’est la prétention de l’adage

Pour dire que tous les coquillages

Sur le même sable se rassemblent

La mosaïque des mollusques

Qui se dévoile à marée basse

S’offre en tableau aux yeux qui passent

Paillettes que la mer débusque

Mais le sable est un tragédien

Qui joue sur la scène douceâtre

Du plus ancien des théâtres

Ses traîtres mirages kafkaïens

Toutes ces coquilles alignées

Qui par cette beauté détonnent

Comme au cimetière d’Arlington

Enterrent leur triste vérité

Dans une menteuse unité

On dispose ainsi des linceuls

De ces vies communément seules

Dans un océan sans pitié

Chacun dans ses plus beaux atours

Réfugié dans sa carapace

Vit ses heures sans laisser de traces

Dans son cercueil de velours

Le prix de la sécurité

Est un fardeau sur les épaules

De celui qui place sa geôle

Au premier rang de sa fierté

Tous les pays sont les rivages

D’une mer de la facilité

Les vagues nous y ont transportés

Nous sommes les nouveaux coquillages

Désertion

J’ai tous les affluents du monde

Sous mes paupières menteuses

Toutes les misères immondes

Mortellement silencieuses

Un rictus fait barrage

Les apparences l’obligent

La vie qui coule est un mirage

Au fond du désert qui m’afflige

La conscience est une peine

Parfois pire que l’ignorance

Elle vous prend et vous entraîne

Aux fonds des bas-fonds des non-sens

Le banal est au quotidien

Un triste et long fleuve sans phares

On le qualifie de destin

Comme pour éviter de le voir

Bien sûr la vieillesse est sans arme

Bien sûr la jeunesse est dopée

C’est le technologique drame

Celui du silence obligé

Moi qui suis sobre d’illusions

J’ai les pupilles usées au vif

J’ai tous les sens en bataillon

Mais le soulèvement tardif

J’étais si seul sur le front

C’est ton confort qui t’embrigade

Pour mener la révolution

Il eût fallu des camarades

Il me faut maintenant retraiter

Avant l’heure de ma retraite

Tous les espoirs s’en sont allés

Le jour où la nuit s’est défaite

Je suis revenu éclopé

De cette guerre sans combats

Lâche déserteur d’armée

De celle qui n’existera pas

Soldat déchu bien avant d’être

Héros ou malheureux vaincu

Désabusé d’avoir vu naître

L’ère de « l’homo-sans-but »

Il ne me reste que l’exil

Pour fuir et me soigner la honte

Me reste peut-être ton île

Et enfin l’amour que j’escompte

C’est le dernier de mes assauts

C’est ma dernière bataille.

Le tout dernier des soubresauts

D’une âme toujours en chamaille

Je serai demandeur d’asile

J’arrive au pays de ton cœur

Gilles St-Onge

Espoirs et remords

T’aurais-je laissé filer

Sans même m’en rendre compte

Ou dois-je t’attendre encore

Contre l’affront du temps

Me faut-il t’espérer

Est-ce la fin du conte

Reste-t-il un trésor

Dans ce monde outrageant

Les muses épuisées

Par tous ceux qui racontent

Ont quitté le décor

D’un théâtre navrant

Où des mots magnifiés

Portent pourtant la honte

De ce terrible écart

De la plume au vivant

T’aurais-je trop chantée

T’aurais-je laissée pour compte

Obnubilé par l’art

D’un quatrain complaisant

Peut-être pas assez

Ma mémoire me confronte

Ai-je donné au confort

Droit d’être négligent

Les rendez-vous ratés

De plus en plus remontent

Comme font les remords

Des anciens combattants

Aussi entre-mêlés

Que le fruit de la tonte

La laine des veaux d’or

qui bernent les croyants

T’ai-je tant négligée

Comment faire le décompte

J’ai cru faire l’effort

Et tenté d’être aimant

Te verrais-je passer

Toi celle que j’escompte

Dis-moi que quelque part

Dis-moi que tu m’attends

Pourquoi écrire

Je parle de vous et de rien

Des riens surtout un peu de toi

Qui est ou qui n’existe pas

Qui est espoir ou déception

Qui réinvente mes saisons

Selon la couleur des chagrins

Parfois j’esquisse des visages

De gens que je n’ai jamais lus

De ceux que je ne connais plus

De celles que je saurai peut-être

De celles que j’ai vues disparaître

De celles qui ne furent que mirages

Je mords au venin sur papier

Trop révolté par la misère

Trop écœuré des milliardaires

Collectionneurs d’insignifiances

De ces junkies de la finance

Voleurs de vie des sacrifiés

Souvent mes mots sont inutiles

Et ne décorent que l’instant

Simple plaisir du moment

Quand je vois de leurs collisions

L’angle nouveau de l’émotion

Ressortir de mes vers futiles

Suis-je poète Je n’en sais rien

Qui suis-je pour avoir un titre

Ma main soumise à mon pupitre

Capte les voix d’âmes muettes

Trace d’invisibles silhouettes

Et la feuille devient parchemin.

Si vous me lisez c’est très bien

Sans pourtant être nécessaire

L’impression de ne pas me taire

Suffit déjà à ma conscience

Fantôme fidèle des silences

Qui terrorisent mon quotidien

La pluie des mots sur le papier

La peinture sur une toile

La mélodie qui se dévoile

La scène que nous joue cet acteur

Le coup de ciseau du sculpteur

Sont nos dernières libertés

Gilles St-Onge