Chasse à courre

L’amour est une chasse à courre

Et je suis mauvais cavalier

Je perds pied de me étriers

La peine est la peine que j’encours

 

Pour cette triste chevauchée

Toutes les forêts sont peuplées

De saules sanglotant en tambours

Quand les aimées s’en sont allées

 

Les rêves sont des lunes en décours

La nuit est tombée sur le jour

Je suis un chasseur désarmé

Je suis un amant désâmé

 

Le cor a sonné le retour

L’amour est une chasse à courre.

Gilles St-Onge

La gourmandise

Au Panthéon de la bêtise

Un cannibale qui se mange

Une faim sans fin le démange

Facture de sa gourmandise

 

Il se grignote peu à peu

Le comte Dracula se suce

À chaque repas un peu plus

Plus il en mange plus il en veut

 

Oui l’appétit vient en mangeant

C’est un adage bien conçu

Le gourmand n’est jamais repu

Il savoure ses derniers moments

 

Il faut avoir perdu l’esprit

Pour se comporter de la sorte

Son vice vers la mort l’emporte

Le plaisir a toujours un prix

 

Un cannibale qui se mange

Est-ce la pire des folies

Et cette planète que tu détruis

Y’a-t-il vraiment une différence 

Vie d’chien

                                                                                                   (À Jean Narrache)

À tou’és matin le café noir

La boîte à lunch

L’char qui part pas en r’tard a shop

Le punch

 

Les jokes faciles toujours les mêmes

Le boss

Les journées longues l’bruit des machines

Tu toffes

 

Facture d’hydro de téléphone

Le câble

Autour du cou ou d’la ceinture

Tu chiales

 

Le gaz pis la bière sont trop chers

Les criss d’impôts

Tu peux crever tu vas attendre

Din z’hopitaux

 

L’salaire trop bas toujours trop bas

Pis la pension

Plus tu travailles moins y t’en reste

Pour ta boisson

 

J’me fends en deux, j’me fends en quatre

J’me fends en huit

Reste jamais rien ça sert à rien

Ça va trop vite

 

Fait toujours frett’ dans mon log’ment

Le proprio

S’en sacre ben le cul dans l’sabl’

Y’est ben au chaud

 

J’mange du spaghatt au jus d’tomate

Un soir sur deux

Au prix d’la viande « j’végétarise »

On fait c’qu’on peut

 

J’ai pas d’école j’tais trop tannant

Pour la maîtresse

Moé pis l’grand Bob on aimait mieux

«Tchèker » les fesses

 

D’la belle Carole ou ben des autres

Pour comparer

Mon seul diplôm’ ç’a été son

Premier baiser

 

On s’est mariés à grande église

Devant l’curé

On s’est marié faut pas qu’on l’dise

Ben obligés

 

Tu pars dans vie avec une claque

Pis une bottine

Tu « bouêtte » un boutte pis un matin

La vie t’piétine

 

Me v’là tout seul les enfants viennent

Pas souvent m’voir

Sont occupés pis sont ben tannés

D’mes histoires

 

J’ai faite c’que j’peux, faite de mon mieux

Sans jamais m’plaindre

Mais la p’tite flamme a quand même fini

Par s’éteindre

 

Gilles St-Onge

Vague à l’âme

                                                                             (À Brassens)

Les pupilles-étincelles

Scintillent dans le soir

Sur la mer troublante

Où les hommes se noient

Les sirènes mouches à feu

Appellent les regards

Et chargent les esprits

Des marins qui les voient

 

Dans les rêves salins

Fantasmes océaniques

Celui de toucher terre

Fait le guet à la proue

Les étoiles chantantes

Aux couleurs érotiques

Sont autant de rivages

À l’abri des remous

 

Voguant d’une île à l’autre

Chacun trouve son port

Le galion se déleste

Comme le veut la vie

Et d’amarre en amarre

Les chercheurs de trésors

Suivent chacun la carte

De leur amour promis

 

Devenu capitaine

D’avoir trop bourlingué

De promesses en tempêtes

Et de passages à gué

 

Sans âme à la vigie

Au compas du moment

Guidé par la Grande Ourse

Et l’étoile du nord

J’allais à la dérive

Au large des continents

Sur un rafiot craquant

Amputé de sabord

 

Flibustier philosophe

Sans haine et sans chagrin

Porté par les courants

Au gré des vents humides

Fatigué du voyage

Épuisé mais serein

Tel un rayon de lune

 Sur une vague de rides

 

Et battant pavillon

Des amours résignées

J’avais cessé d’entendre

Les musiques océanes

Quand au fond de la nuit

Un faisceau de beauté

Une voix sans pareille

 

Venue droit des abysses

Une nymphe de feu

S’était mise à chanter

Un poème oublié

« Heureux qui comme Ulysse »

 

Et je remis les voiles

Emportant mon arcanne

Vers la berge de toi

Gilles St-Onge

Prière à Aphrodite

Oui, mon espace est vide
Vide comme la mer
Qui me mène à Cythère
Où les corps coïncident
Les temples insulaires
Des amants sont les guides
Aux chants des Néréides
Qui bénissent les galères

Aphrodite ô toi mère
D’une fleur de perséides
Qui assaille et trucide
Mon voyage libertaire
Toi qui veilles et suggères
Les rêves chrysalides
De ceux qui te vénèrent
Et dont l’âme trépide

Je mets sous ton égide
Mon espoir précaire
D’une histoire plus solide
Que l’acier ou le fer
S’il se peut que mes vers
Et ma plume intrépide
Portent un coup salutaire
Et qu’en elle ils valident
Ce que mon cœur profère
Sous ses peurs typhoïdes
De la souffrance amère

Déesse de naguère
Que l’époque intimide
Reviens sur cette terre
Sans toi bien trop aride
Reviens-nous et libère
Des angoisses perfides
Les amours en jachères

Gilles St-onge

Regret

 Puisque l’heure est aux confidences

Autant vous parler du destin

Qui fomente des manigances

Dans le terreau des jours anciens

 

Du cimetière des souvenances

Il exhume les amours mortes

Fixant par la coïncidence

Des rendez-vous qui déconfortent

 

Il réveille les eaux qui dorment

Dont on dit qu’il faut se méfier

Et les fantômes filiformes

Pour qu’ils reviennent nous hanter

 

Sa traîtrise pareille à nulle autre

Germe sur les brins du temps

Comme le font le blé et l’épeautre

Suivant la paresse du champ

 

Un jour en n’allant nulle part

À l’angle d’ici et d’ailleurs

Vous reconnaissez un regard

Le hasard vous attaque aux pleurs

 

Et c’est la lame de couteau

Et vous vous dites éberlué

J’ai un chagrin incognito

Un regret non identifié

Jugement

 On ne sait rien de la coulée

Qui creuse des sentiers sur la peau

Ni du roseau ni des ondées

Ni des promesses ni des serments

On ne sait rien des pleurs fanés

Emportés par le jour nouveau

 

On ne connaît pas les oiseaux

Nichés sur les branches d’antan

Étaient-ils colombes ou corbeaux

S’ils savaient se taire ou siffler

On ne connaît pas le fado

Ni la complainte de leur sang

 

On ignore tout du souffle lent

Ou de la rigueur des étés

De cet improbable printemps

Des saisons qui pèsent sur le dos

On ignore tout des fleurs du temps

Que les automnes ont emportées

 

On ne sait où s’en sont allées

Les amours portées par les mots

Ni de la valeur des baisers

Cueillis aux lèvres des amants

On ne sait où s’en sont allés

Celles déclamées par les hérauts

 

On n’imagine pas les bateaux

Qui dorment au fond des océans

Au fond des cœurs des matelots

Où gisent les rêves chavirés

On n’imagine pas les drapeaux

Du fier vaisseau de Nelligan

 

On n’entendra jamais les chants

Des opéras inachevés

Qu’on joue sur la scène des gens

Jusqu’à ce que tombe le rideau

On n’entend jamais le jugement

Quand la mort monte sur ses tréteaux