Plein la gueule

Je suis un désarmé

Un conscrit de retour

Un démobilisé

Un vieux compte à rebours

Je suis seul au café

Car on est toujours seul

Quand on a tout gâché

Quand on se sent si veule

Il n’y a plus de toi

Il n’y a plus de nous

Il ne reste que moi

L’air d’un vieux guenilloux

Tu me reviens sans cesse

Comme un refrain poison

Les souvenirs me pressent

Je n’entends que ton nom

Et je note en silence

Dans un cahier jauni

Les mots sans importance

Que je ne t’ai pas dit

Aucune candidate

Pour perdre la raison

J’ai ton cœur dans les pattes

À la moindre occasion

Je suis seul au café

Comme je suis toujours seul

Après t’avoir aimé

J’en ai pris plein la gueule

La mort en douce

La maladie me cloue au lit

Comme crucifié le cœur en croix

De mes peurs je suis affranchi

Je suis en paix pour une fois

Je vais mourir je le sens bien

Et personne n’y peut rien changer

Ici s’arrête mon chemin

Le grand voyage va commencer

Je vais partir l’esprit tranquille

Je sais que j’ai fait de mon mieux

J’ai vu mes amis ma famille

Je sais qu’au fond je suis chanceux

Ce n’est pas la mort qui me prend

Dans la violence ou la souffrance

La vie me quitte doucement

Avec une certaine élégance

Cap Diamant

C’est l’hiver à Québec et le Cap Diamant

Qui domine le fleuve paraît insaisissable

On y voit le château plus haut la Citadelle

Des escaliers sans fin à vous glacer le sang

Dans la rude saison la froidure nous accable

Et les grands vents du large se conjuguent au pluriel

Quand par la poudrerie la neige forme ses bancs

On entend les enfants et leur joie ineffable

Les années ont passées et j’ai les pieds qui gèlent

J’ai rangé mes patins mon foulard et mes gants

Et dans ce froid glacial j’ai la tête qui fêle

J’espérais la chaleur d’un amour confortable

J’ai perdu la bataille levé le drapeau blanc

Être seul en hiver c’est être misérable

La corde à rime

Je dépose mes mots comme on étend son linge

Un à un sans pudeur au hasard du panier

Sur une corde à rime j’accroche mes méninges

Et vous laisse deviner une part d’intimité

Je pose sur le filin mes hauts comme mes bas

Les dessus les dessous le chic et l’ordinaire

Exposés au soleil au parfum des lilas

Des bribes de secrets des parcelles d’hier

Je porte mes poèmes comme d’autres l’uniforme

Ils disent qui je suis comme les feuilles de l’orme

Qui changent de couleur pendant que je discours

Chacun en les lisant se fait sa propre histoire

Sa propre vérité puisée dans sa mémoire

En habits du dimanche ou en haillons du jour

Pour parler d’elle

Il faut pour parler d’elle

Une plume de l’aile

D’un des oiseaux de Dieu

Trempée dans l’encre bleue

De la voûte céleste

Il faut voler des vers

Aux portes de l’Enfer

Aux poètes maudits

Et à ceux interdits

Et à ceux immodestes

Il faut écrire des mots

Cueillis à fleur de peau

Sur un frisson naissant

De son regard ardent

De son sourire modeste

Il faut pour la décrire

Dessiner des soupirs

Aux fenêtres du cœur

Qui gardent sa candeur

Derrière tant de finesse

Il faut pour tout vous dire

Parler de ce désir

Dont je suis prisonnier

Et qui donne à rêver

D’impossibles promesses

Le Carnaval

Le soir allait fleurir d’un éclat vespéral

J’avais pour te chérir un plein panier d’étoiles

Des aurores boréales et des lunes à foison

Une pluie de pétales et même une chanson

Le temps des saturnales j’allais jouer de la lyre

Une averse d’opales naissant de ton sourire

Et des milliers de sons aux allures pastorales

Auraient sur tous les tons jouer les violons du bal

J’avais pour te séduire prévu un carnaval

Un programme idéal pour que ton cœur chavire

Et toute une chorale pour chanter en mon nom

Mais les feux de Bengale se sont laissé mourir

Et j’ai vu défaillir et pâlir mon étoile

J’ai regardé s’enfuir mon rêve et ma raison

Être poète en ce pays

Sur la falaise au bord du fleuve

Une maison en pierre des champs

Narguant le temps comme une preuve

Qu’on peut survivre aux quatre vents

Chaude en hiver fraîche en juillet

Fier comme un loup dans la Toundra

Grise tel l’hiver la forêt

Solide comme un coureur des bois

Dans la tempête on peut y voir

Une lueur à la fenêtre

Une lanterne dans le noir

Qui refuse de se soumettre

Et malgré la modernité

Les gens de chez nous sont chez eux

Au bout du rang loin des cités

Loin des misères des gens heureux

Les saisons ne sont pas urbaines

Elles n’ont qu’à faire de la ville

De ces sautes d’humeurs soudaines

Qui oublient octobre et avril

Le printemps a besoin de temps

Les citadins sont trop pressés

Une maison en pierre des champs

Sait bien comment l’apprivoiser

Être poète en ce pays

C’est savoir saisir les saisons

Être poète en ce pays

C’est savoir aimer les maisons