Révélation

Ce jour-là le soleil s’est levé à midi

Sans aurore et sans aube intense et fulgurant

Dans un ciel trop parfait sans nuages et sans vent

Brûlant de tous les feux que l’enfer a bénis

 

Sur la mer ses rayons se reflétaient si bien

Que la lumière semblait venue droit des abysses

Faisant des mille coraux du jardin des récifs

Une haie de couleurs qui me semblait sans fin

 

J’aurais voulu jamais ne voir poindre ce jour

Pouvoir rester dans l’ombre des matins ordinaires

Mais comment résister à l’attraction solaire

 

Mon regard s’est fixé sur le buisson ardent

Et comme le croyant qui aurait vu son dieu

Plus rien n’a de valeur que tes yeux à mes yeux

Le bien, le bon, le beau

 Au-delà de moi-même de mes vagues désirs

Sur une toute autre rive vous y êtes aussi

Sur l’océan des jours se croisent les navires

De milliers d’horizons et de tout acabit

Chacun de ces vaisseaux transporte dans ses cales

Sa cargaison de soi tissée dans son histoire

Ballotés par les vents qui soufflent la grand-voile

Battant pavillon blanc battant pavillon noir

Et chaque capitaine se tenant à la barre

Cherche son Amérique ou son El Dorado

Évitant comme il peut les récifs barbares

Sous le miroir des eaux qui couvrent les égos

Certains sont flibustiers et font cap sur le nord

Quand les pieux matelots cherchent à s’en éloigner

Eux qui tendent la main en arrivant au port

Aux coffres remplis d’or ils préfèrent l’amitié

Ils poursuivent cette île qu’on surnomme « Le bien »

Là où dit-on les lys ont un parfum de paix

À l’abri des démons cachés dans les instincts

Qui tirent le cœur des hommes dans un brouillard épais

Un pays sans tempête, sans vagues et sans chagrins

Ou l’ermite en silence attend sur son sommet

Dans l’espoir infini d’un éternel matin

Qui ouvrirait les portes d’un paradis parfait

Les galions du grand large ne sont pas faits pour tous

Et plus nombreuses sont les petites goélettes

Qui préfèrent les côtes à l’abri des secousses

Et la fraîcheur des fruits des nouvelles cueillettes

Les matelots pressés le plus souvent des mousses

À l’assaut du plaisir y vivent d’amourettes

De bouteilles qui se vident de jupes qui se retroussent

Le temps d’une nuit blanche le temps d’une allumette

La traversée du monde est un trop long voyage

Ils aiment les escales surtout les permissions

Quand l’horizon devient le seul paysage

Un vertige les trouble et l’ennui les confond

Qui donc d’ailleurs voudrait s’asseoir sur un nuage

Toute une éternité avec pour seule chanson

La plainte de la lyre aussi morne que sage

Ils prennent dans l’ici ce qui leur semble bon

Mais ils ont vite fait le tour de l’archipel

Et les plaisirs jaunissent comme l’œil de l’ivrogne

Et l’ombre du pirate au feu d’une chandelle

Vacille dans le soir d’une lugubre Pologne

Soudain ils ne rient plus des vielles ritournelles

Grivoises et provocantes et les cœurs se renfrognent

Quand s’épuise le bon le mauvais se révèle

Et es matins ne sont plus jamais sans vergogne.

Un peu partout sur l’onde portées par les courants

Des coquilles de noix qui naviguent au hasard

Suivent les albatros ou les blancs goélands

Sans chercher l’absolu ni aller nulle part

Leurs voiles sont modestes et leur voyage lent

Ils aiment s’attarder ils veulent entendre et voir

Et le chant des baleines et les couleurs du temps

La mélodie du monde sur un clavier d’ivoire

En cherchant l’univers ils trouvent l’infini

Et les étoiles au ciel sont des bougies de fête

Leurs âmes sont des coraux qui luisent dans la nuit

Ils pêchent la beauté comme d’autres la crevette

À la lueur du jour l’azur qui se déplie

Dévoile un parchemin brodé de découvertes

Le voyageur jette l’encre et toute sa folie

Et les fous de Bassan l’appellent le poète.

La retraite du Lion

                I

L’été déjà se meurt

Elle est loin mon enfance

Les feuilles de mes branches

Ont perdu leur verdeur

 

Elles tombent en silence

Comme ont fanées mes fleurs

Paisiblement sans heurt

Dans une douce violence

 

Et le poids de mes os

Et le poids de mes nuits

Et le poids de mes cris

Sont le poids de mes mots

                   II

Sous le grand chapiteau

Du cirque de la vie

Un vieux lion aigri

Ne joue plus au cerceau

 

Il quitte les tréteaux

Les « follow spots » aussi

Sa crinière prend du gris

On ne craint plus ses crocs

 

Et son âge ramène

Ses instincts de savane

La meute qui s’effane

Des poids morts qu’elle traîne

 

La nature souveraine

Est une caravane

Un défilé insane

Une course inhumaine

 

Une sombre caverne

Servira de refuge

Loin de ceux-là qui jugent

Sa fourrure trop terne

 

Le vieux lion porte en berne

Des hiers qui le grugent

Ses rêves et leurs grabuges

Les espoirs qui le bernent

 

Et reclus en son âme

Tente de retrouver

Tout ce qu’il a été

Tout ce qui le condamne

 

Ni personnage infâme

Ni une sainteté

Il vivra isolé

Portant seul ses blâmes

                  III

L’été déjà est mort

Mon automne s’avance

La meute se distance

Je vois venir mon sort

 

Et même s’il reste encore

Du temps, de l’espérance

J’entends la résonnance

Du temps qui s’évapore.

 

Mes vers sont le prélude

D’un si mince recueil

La mort de cet orgueil

Dont j’avais l’habitude

 

Je sais ma finitude

Mon arbre se défeuille

Je connais ce cercueil

Qu’on nomme solitude

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rêve d’enfant

Le vent s’infiltre par les trous

Assis par terre l’enfant grelotte

Il sert contre lui son matou

Son chat qui lui sert de bouillotte

 

L’appart est sens dessus dessous

La même odeur fétide flotte

Il s’est habitué à tout

Sauf à la faim qui le grignote

 

Car tous les matins se ressemblent

Maman qui dort à demi-nue

La tête encore entre les jambes

D’un homme qu’il n’a jamais vu

 

Le sang même dans ses veines tremble

Il a connu bien trop d’abus

Pour lui c’est tous les jours novembre

À la maison comme dans la rue

 

Parfois quand il va à l’école

Il s’invente une nouvelle vie

Et ses mensonges le consolent

Pour un court instant il oublie

 

Mais le plus souvent il s’isole

Pour pouvoir rêver qu’il s’enfuit

Sur une planète sans alcool

Avec une maman guérie

 

Il a tant besoin de tendresse

D’une embellie dans son décor

De douceur et de gentillesse

De se blottir contre son corps

 

 

 

Il rêve d’une simple caresse

Il veut y croire y croire encore

Elle lui en a fait la promesse

L’amour est toujours le plus fort

 

 

 

 

 

 

Pas de deux

L’effronté vent s’essouffle sur les saisons du temps

Emportant sans scrupule l’essence et les couleurs

Et les fruits et les fleurs de l’arbre de nos cœurs

Mortes feuilles d’hier d’automnes décevants

 

Et la ride vicieuse brise l’enchantement

Des promesses d’avril parfumées de candeur

Dans la fraîche rosée d’un matin de bonne heure

Quand demain et toujours se confondent aisément

 

Le soleil suit sa course dans un ciel qui grisonne

Et les heures le suivent comme suit l’épigone

Fidèles au métronome d’une valse à quatre temps

 

Les danseurs s’agitent c’est la dernière danse

Pour les sans partenaire c’est la dernière chance

Le bal bientôt s’achève au palais du présent

 

 

 

Maux de vocabulaire

Crier maudire chialer gueuler

Perdre haïr blâmer venger

Procès rupture divorce et pleurs

Querelle insulte juge rancœur

 

Douleurs souffrances et maladie

Cancer virus épidémie

Poison cobaye peste sida

Maigreur famine ou choléra.

 

Panique angoisse inquiétude

Anorexie et solitude

Folie démence dépression

Suicide ou intoxication

 

Pesticides pollution désert

Réchauffement effet de serre

Ouragan tsunami fléau

Sinistré réfugié chaos

 

Exploiter abuser détruire

Encaisser voler enrichir

Expulser exproprier extraire

Actionnaire profit milliardaire

 

Président député ministre

Corruption trahison sinistre

Pot de vin élection parti

Propagande illusion lobby

 

Répression menotte police

Lacrymo violence milice

Guillotine mirador censure

Enlèvement prisonnier torture

 

Culte prière religion

Coran Torah Bible sermon

Rabbin église pénitence

Dogme symboles différence

 

Impérialisme colon soldat

Terreur horreur bombe attentat 

Race couleur mur ou frontière

Pays conflit ennemi et guerre

 

Napalm bombardier mitraillette

Porte-avion fusil baïonnette

Génocide char missile grenade

Armée cadavre barricade

 

Tranchée bunker commandement

Assaut combat débarquement

Victime civil charnier et tombe

Inconscience et fin du monde

L’exode

Longeant cette rivière

Une rue désertée

Un clocher solitaire

Un commerce fermé

 

On entend le corbeau

Et la rumeur du vide

La musique des tombeaux

Requiem morbide

 

Mais où donc est la vie

Elle qui grouillait hier

Elle s’est évanouie

La jeunesse est grégaire

 

La ville est un cancer

Qui ronge les villages

L’attrait des lampadaires

Gagne sur les bocages

 

La ruralité meurt

Et la ville déborde

Mon pays si beau pleure

Ce désastreux désordre

 

Il reste çà et là

Une paire de godasses

Qui porte à petit pas

Une trop vieille carcasse

 

L’ombre d’un souvenir

Sur un passé terni

Vieux rêve qui soupire

Et nuit blanche jaunie

 

 

 

Des siècles de passion

Des décennies d’ardeur

Ont construit des maisons

De toutes les couleurs

 

Et soudain tout est gris

Et soudain tout est noir

Le village assombri

Est devenu mouroir

 

Ne reste que l’horloge

Pour faire passer le temps

Déjà au nécrologe

S’inscrivent les errants

 

Chacun attend son tour

Patient et résigné

Ressassant ses amours

À demi-oubliées

 

Parfois une visite

Vient perturber l’ennui

Les dimanches vont trop vite

Quand on s’appelle mamie

 

Une goutte de pluie

Se faufile sur les rides

La tristesse a remis

Sa parure livide

 

Et le village entier

Retrouve son brouillard

Jusqu’au prochain congé

Au prochain corbillard.

 

Les sombres défilés

Sont les derniers sursauts

De cette rue saignée

D’espoir de renouveau

Les grandes villes attirent

 

On cherche le profit

On cherche à s’enrichir

À n’importe quel prix

 

Au prix de notre histoire

Au prix de la famille

Au prix du territoire

Qu’on délaisse et gaspille

 

Pendant que les anciens

Sont laissés de côté

La mémoire s’éteint

Comme notre identité.

 

Et cette métropole

Où nous sommes des clones

Deviendra nécropole

Par pénurie d’ozone

 

Ce sera notre tour

D’attendre notre tour

 

 

 

Au Purgatoire

 

C’était un soir tranquille

Comme il y en a peu

Un samedi d’avril

D’un printemps lambineux

 

À la fin de l’hiver

Dans l’entre-deux saisons

Une journée sans calvaire

Et sans résurrection

 

Parfois au Purgatoire

Ils venaient s’étancher

« Garçon apporte à boire »

La nuit était lancée

 

Était-ce des amis

Nul n’en savait trop rien

Ils étaient là assis

Liés par le destin

 

On aurait dit deux frères

Que tout a séparé

Deux vieillards ordinaires

Rongés par les années

 

C’était un soir de trêve

Où le calme régnait

Une nuit bien trop brève

Pour refuser la paix

 

Le premier un peu blême

Barbe hirsute blanchie

Pâli par le carême

Sirotait son whisky

 

L’autre plus fanfaron

Souffrant de la chaleur

Avec le rouge au front

Abusait des liqueurs

 

La même discussion

Recommençait sans cesse

Le mauvais et le bon

Le plaisir ou la messe

 

Épuisés du débat

Nos deux protagonistes

Choisirent cette nuit-là

Un thème à l’improviste

 

Voyant un funambule

Sur le fil du temps

Les compères noctambules

S’entendirent tout bonnement

 

Parlons donc d’équilibre

Proposa le plus sage

Crois-tu les hommes libres

D’en faire bon usage

 

Le deuxième répond

L’humain a deux visages

Un pour les intentions

Un pour le sabordage

 

Et le tenancier dit

C’est moi entre vous deux

Quand un de vous sourit

C’est l’autre qui m’en veut

 

Je dois servir les deux

C’est dans l’ordre des choses

Je me fous de vos jeux

De ce qui vous oppose

 

Je n’ai pas le loisir

De ne servir qu’un maître

Ni devoir ni désir

Ne peuvent me soumettre

 

Je vais de table en table

En faisant de mon mieux

Parfois je sers le diable

Et parfois je sers Dieu.

Les mots

Le monde dort dans les dictionnaires

Entrepôts aux allures bibliques

Rigoureusement alphabétiques

Enfermés entre deux couverts

 

Ils se côtoient sans se connaitre

Comme nous étrangers désunis

Rangés ordonnés démunis

En anarchistes littéraires

 

Ces milliers de mots qui se terrent

Insensés encyclopédiques

Dans leurs habits typographiques

Des milliers de mots pour se taire

 

Un large troupeau sans bergère

Éparpillé sans poésie

Comme frappés d’amnésie

Qui ne sert plus qu’à l’ordinaire

 

Ils se font slogans populaires

Majors d’homme de l’économique

Encombrants et télégraphiques

Métamorphose publicitaire

 

L’abréviation est dans l’ère

Quand l’effort devient l’ennemi

« Tous les jours un peu plus petits »

Nous promet le nouveau bréviaire

 

Toute la musique s’enterre

Sous cette langue technologique

Vide de toute polémique

Qui ordonne bien plus qu’elle ne sert

……

 

Le monde sort de ses dictionnaires

Quand quelque part une plume fleurit

S’ouvrant de toute sa folie

Au soleil de l’imaginaire

 

 

Quand un poème même éphémère

Émerge des rêves de minuit

Le verbe est un oiseau de nuit

Le jour lui est bien trop austère

 

La beauté est un réverbère

Qui pose ses éclats symphoniques

Sur un bouquet allégorique

D’inespérés primes vers

 

Au-delà du vocabulaire

Tous les mots naissent de la vie

Comme l’arc-en-ciel de la pluie

Ou la noirceur de la lumière

 

Tous les poètes sont des pervers

Des voyeurs de mots érotiques

Sous le quotidien pathétique

Sous les jupes des univers

 

Gilles St-Onge