À personne

Je suis la multitude

Des hommes de ce monde

Celui qui va tout droit

Celui qui vagabonde

 

Je suis de la semaine

Et je suis des vacances

Celui qui marche au pas

Et celui de l’errance

 

Être de certitudes

D’hésitations profondes

Rien et tout à la fois

Je suis une seconde

 

La minuscule graine

Et les vastes semences

Je suis « l’Ode à la joie »

Et la désespérance

 

Je suis de tous les temps

Pareil à l’éphémère

Racoleur de trépas

Charmeur d’infinitude

 

Armature du prélude

Point d’orgue sur la ronde

L’exceptionnel tréma

Et l’aigu qui abonde

 

De l’épiphénomène

Comme de la tendance

Amateur de débats

Et amant du silence

 

L’observateur entend

Que je suis un mystère

Le poète écrira

 « Je suis la solitude »

 

 

 

 

Eastman

13 août 2018

Gilles St-Onge

Personne à qui écrire

La flamme

Tu brillais dans la foule tel un feu de Bengale

Dans cette nuit parfaite où tu faisais escale

Où la lune jalouse cédait son piédestal

Comme elle le fait parfois pour l’aurore boréale

 

Et de tes mille feux l’étincelle vicieuse

Aux éclats assassins à l’intention douteuse

A rallumé le doute et cette tare honteuse

Les idées qui s’embrouillent et la langue boiteuse

 

Si ma bouche avait su comme plume chanter

Des couplets poétiques et des refrains rimés

Armé d’une musique à faire chavirer

J’aurais eu le courage enfin j’aurais osé

 

Si ma bouche avait su comme ma main écrire

Je t’aurais dit des mots pour te faire sourire

Et ouvrir tes pétales et te faire rougir

Au lever du soleil d’un matin à venir

 

Tant de vers dans ma tête et pas un qui ne naît

Je suis tombé enceint d’un espoir mort-né

Je suis piètre poète aphone et désarmé

Sans plume paravent je suis un sans-papiers

 

Je suis resté muet dans mon désert timide

Habitant les silences de ma frayeur livide

Tu seras le mirage d’un poème insipide

Belle fleur de cactus d’une oasis aride

Mais moi

Les tic-tacs se sont tus

Au siècle des sans horloges

Le luxe du temps perdu

Inscrit au nécrologe

Cède à la plus-value

De la masse les éloges

Et le troupeau se meurt

En jouant de ses cloches

Jamais loin juste un peu

Jusqu’au prochain vide-poche

À l’encan des envieux

Qui se font du cinoche

Ils se sont enrôlés

Sous de fausses promesses

De veaux d’or falsifiés

Et de pauvres richesses

Chasse au trésor truquée

La soif est dans l’ivresse

À corps à cœurs perdus

Ils cèdent au plus offrant

Des acheteurs de lèche-culs

Comme le triste mendiant

Prince du monde des exclus

Leur sueur et le sang

En échange d’argent

Ils ont perdu le reste

Leurs aïeux leurs enfants

Et jusqu’à la tendresse

Le couple n’est qu’arrangement

Autre genre de business

C’est la fin des poètes

Qui aimaient sans compter

Quand les amours s’achètent

Il n’y a plus de beauté

Ni même une allumette

Allumeuse de brasier

Mais moi

Je suis d’un autre monde

Je suis d’un autre temps

Ma tête est vagabonde

La romance est mon sang

Qui coule et qui m’inonde

Des anciens sentiments

Je me nourris des mots

Des vestiges d’hier

Quand écrire était beau

Et la plume légère

Dans les beaux vers d’Hugo

Et les rires de Voltaire

Or je fais maladroit

Des poèmes primaires

Qui ne font pas le poids

Des écrits légendaires

Mais revendiquent le droit

De ne jamais se taire.

Gilles St-Onge

Dans la ville animée

Solitude de tôle

Armures qui se frôlent

Désert d’humanité

Dans la ville animée

 

C’est le béton qui danse

Au rythme des silences

Aux sons des portes closes

Aux serrures ecchymoses

 

L’homme a perdu le pas

Marchant vers le trépas

Le corps endimanché

Le cœur au mausolée

 

Chacun dans son caveau

Le suaire en lambeaux

Veille les insomnies

Des impassibles nuits

 

Les murmures étouffés

Criant de vérités

Sont couverts par le bruit

Du bonheur à crédit

 

On rêve en bande-annonce

Baise par coups d’semonces

L’amour vit un quart d’heure

On cautérise son cœur

 

Dans le vil animé

Le peuple est affairé

À joindre l’inutile

Au noir de ses faux-cils

 

À feindre la jouissance

Pour tromper l’insistance

Des vertus refoulées

Des désirs séquestrés

 

Dans les files animées

Les « fuyeurs » de clarté

Ivres d’obscurantisme

Vomissent leurs sophismes

 

Et les trottoirs sont sales

De pompeuses étoiles

Toutes ternes et filantes

Pareilles aux âmes errantes

 

Dans la ville aveuglée

La bête habituée

Aux grilles de son zoo

Est à l’abri de tout

 

À l’abri des regards

De ses regards hagards

Sur la face cachée

De sa réalité

Fatalité

Dans le désert des hommes où naissent les miracles

Lointain dans l’horizon chacun est seul en somme

Tout au long du voyage le temps d’un trait d’union

On s’enivre de rhum d’opium ou de courage

Chacun à sa façon fugue ou pèlerinage

Tous des bêtes de somme un pas une rançon

 

Les routes mènent à Rome ou au vagabondage

Ou suivent le clairon le même décorum

Pour le même message le monde tourne en rond

Éternel métronome minuteur des passages

Clochard ou économe charnier ou sarcophage

Le même crématorium la même destination

 

Le temps tueur sans âge agit sans distinction

L’horloge anthropophage aura toujours raison

 

Dans le désert des hommes on passe sans raison

 

Gilles St-Onge

Les sucres

Dans une forêt morte

Érables alignés

Étirent leurs mains grises

Vers un soleil glacé

Cueilleurs en quelque sorte

Des doux jours sucrés

Au goût de friandises

Et de grandes tablées

Leur long sommeil transporte

 

Dans leurs veines animées

Cette saison promise

Le dégel annoncé

Dans mon pays du nord

Austère et dédaigné

L’espoir coule goutte à goutte

Dans des chaudières d’acier

 

L’hiver est un effort

Qui est récompensé

Par des trésors sans doute

Des autres ignorés

La mine cache son or

La forêt son gibier

La sève qui dégoutte

Son sirop singulier

 

Si tel est mon pays

Telle est ma vérité

Telle est mon existence

Rien ne nous est donné

La patience est le prix

De la tire tant aimée

Depuis la tendre enfance

Et jusque chez l’aîné

Hommes et femmes d’ici

Savent cette vérité

Ce qui semble souffrances

Prépare la coulée

Gilles St-Onge

L’été en ville

(Paroles de sans-abri)

La foule « s’garroch » sur les terrasses

L’été icitte le soleil plombe

Ça s’cherche un drink avec d’la glace

À midi fait trent’-cinq à l’ombre

 

Ça ben du fun pis ça jacasse

Sur Saint‘-Cath. les touristes abondent

Même l’asphalt’ me colle aux godasses

Comm’ la misère su’ l’pauvre monde

 

C’te misère qui m’rit en pleine face

Depuis l’jour que j’suis v’nu au monde

L’été c’est moins dur que l’hiver

En tout cas c’est c’que les gens pensent

 

Comme si crever dans un désert

C’était moins pire qu’au Groenland

Tout est trop chaud jusqu’à ma bière

On est loin des tavernes d’Irlande

 

Moé j’quête de frig’daire en frig’daire

C’pas moé c’est ma soif qui quémande

Avec moé y’a pu rien à faire

Depuis qu’c’est ma soif qui commande

 

La ville nous ouv’ pas ces piscines

Nous autres on n’est pas assez propres

On fouillent les poubelles des cuisines

Des restaurateurs philanthropes

Qui entretiennent notre famine

Tant qu’on s’tient pas devant leur porte

Faut pas flâner d’vant les vitrines

Montréal aurait l’air malpropre

La pauvreté assassine

Toujours, un peu plus l’amour-propre

 

À tous les soirs’ j’dors au grand air

J’m’abrille avec l’humidité

J’m’endors en pensant à l’enfer

En m’disant que j’suis p’t’être damné

En me d’mandant c’que j’fais sur terre

Pis à quoi sert l’humanité

Pour me sortir de mon calvaire

J’rêve en r’gardant la Voie-Lactée

Qu’les étoil’ sont les lampadaires

Du boulevard de l’éternité

 

Gilles St-Onge

(Merci à Marie-Josée René et Marcelle Alizon pour leurs suggestions inspirantes)

L’hiver en ville

Déjà dans le petit matin

La rosée s’habille en hiver

Et son frimas devient soudain

L’avant-propos de la misère

Pour le miséreux le vaut-rien

Le rescapé de ses hiers

Qui vagabonde sans chemin

En marge du monde des affaires

Une bouteille à la main

Son royaume est imaginaire

 

Et tant que la bouteille est pleine

Il est un roi en bel habit

Dans son château avec sa reine

Bientôt le banquet s’ra servi

Le bon vin jaillit des fontaines 

Comme le nectar qui donne la vie

C’est l’heure de jouir à perdre haleine

Le temps que dure l’euphorie

Le temps d’un bonheur schizophrène 

Qui lui fait aimer sa folie

 

Toutes les bouteilles se vident

Dans la rue comme à Outremont

La ville redevient sordide

Le robineux touche le fond

Là où le riche se suicide

Le poivrot s’accroche et tient bon

Face à la mort il est lucide

Le ciel lui a déjà dit non

Déjà dans le petit matin

La rosée s’habille en hiver

Et Le privilégié se plaint

De devoir sortir quel calvaire 

Il ne mettra rien dans la main

Du quêteux qui traîne par terre 

Ses doigts gèleraient c’est certain

Ses poches sont plus sécuritaires

Quand on s’endort le ventre plein

Le cœur durcit comme les artères 

 

Gilles St-Onge

Quelle question

Combien de coups de hache

Avant que l’arbre tombe

Étrange questionnement

Se dit le bûcheron

Autant que de coups d’ailes

Pour que vole la colombe

Ou de coups de marteau

Pour faire une maison

 

Et de gouttes de pluie

Pour faire une rivière

Et de jours de soleil

Pour que pousse la fleur

Ou combien de nuages

Pour que naisse le tonnerre

Et combien de baisers

Pour faire rougir un cœur

 

Travaillons travaillons

Tout en restant modestes

Alors au bout du compte

Qu’importe ce qui reste

 

En faisant le bilan

Des efforts investis

Nous constaterons enfin

Que nous aurons appris

Combien il faut d’amour

Pour réussir sa vie

Gilles St-Onge

Ce poème que tu ne liras pas

Je te dirais « bienvenue chez-vous « 

Toi qui te réfugies d’ailleurs

À toi l’exilé du malheur

Toi qui as su rester debout

 

Je te dirais « tu es chez-toi »

Dans ce pays Tu es mon frère

Tu trouveras sur cette terre

Tant de chaleur malgré ce froid

 

Nous avons gardé de nos mères

Une table prête à accueillir

Un coin de divan pour dormir

Une chanson pour les soirs d’hiver

 

L’étranger est une légende

Une porte ouverte sur le monde

Parfois un doute une seconde

Qui se dissout rien qu’à t’entendre

 

De toutes nos générations

Il n’y eut jamais de frontières

Ceux qui veulent défricher la terre

Sont ceux qui forment ma nation

 

Bien sûr il y a ceux qui jacassent

Et les commères informatiques

Et les vipères hystériques

Chroniqueurs pour l’élite crasse

 

Ils cherchent à nous embrigader

En soldat dans une fausse guerre

C’est le moyen de nous faire taire

Le temps de nous enfirouaper

 

Ils vont te rendre responsable

De toutes les misères du monde

De toutes les affaires immondes

De tous les crimes inavouables

 

Et ils te diront que c’est nous

Qui faisons preuve d’intolérance

Ils diront que notre méfiance

Vient du pays qu’on porte en nous

 

Ils te diront que tous les « istes »

Sont désormais tes pires ennemis

Ils nous inventeront des phobies

Des troubles d’indépendantistes

 

Et ils t’enseigneront l’anglais

La langue de nos occupants

Celle du pouvoir et de l’argent

La misère est un mot français

 

Ils ne t’apprendront pas à lire

Les mots qui sculptent ma culture

Les livres qui parlent des injures

Que Sa Majesté fait subir

 

Ils te protègeront des poèmes

Des mots écrits pour te parler

Et pour t’empêcher d’écouter

Leurs voix seront tes acouphènes

 

Il ne faut pas que tu saches

Que nous sommes prêts à t’accueillir

Dans notre rêve de construire

Un pays où tu as ta place

 

Ils nous tricotent des querelles

Serrées comme les ceintures fléchées

Que nos patriotes ont portées

Au temps de la France Nouvelle

 

Toi tu fais partie de leur plan

Lui, qui consiste à nous noyer

Sous une fausse charité

Ils préparent mon enterrement

 

Sois sans crainte ils ont tout prévu

Tu seras au bas de l’échelle

Tu consommeras leurs bébelles

Le jour où je ne serai plus

 

Car tout est affaire de commerce

Fini les peuples que des clients

Foule de robots bien-pensants

Soumis aux forces qu’ils exercent

 

Je te dirais « bienvenue chez-nous »

Si seulement j’étais chez-moi

Et tu te serais joint à moi

Pour bâtir un hiver plus doux

 

Je te dirais « bienvenue chez-moi »

Si je possédais cette terre

Et tu me serais salutaire

Si nous parlions d’une même voix

 

Ensemble dans une même langue

Et dans le respect qu’on se doit

Nous partagerions le mêm’ toit

À l’abri de l’assaut des Angles

 

Mais tu ne liras pas mon poème

Et tu ne me comprendras pas

Tu n’as que faire de mon combat

Tu auras tes propres problèmes

 

Car il te faudra pour manger

Trente-six métiers trente-six misères

Ceux que personne ne veut plus faire

Ici tu seras sous-traité

 

Tu sentiras monter la rage

Emmuré dans l’indifférence

Tu accuseras nos différences

Colportées par le mémérage

 

Et tu me croiras responsable

Exactement comme ils le veulent

Tu trouveras des forts en gueule

Pour te dire que je suis coupable

 

Les commandos de la pensée

Te construiront tout un système

Pour mieux alimenter ta haine

Sous le masque des libertés

 

Chacun dans son rôle est campé

Toi la victime moi le bourreau

Et toujours le même scénario 

Accuser mon identité

 

En te voyant grandir en nombre

Des frères et des sœurs ont pris peur

Et leur discours prend la couleur

D’une société sous les décombres

 

Et tous les éboueurs des ondes

Les charognards et les vautours

Ne cessent de tourner autour

Des nécrophiles qui abondent

 

C’est cette peur de mourir

Qui t’a fait quitter ton village

C’est cette peur qui se propage

Ici face à notre avenir

 

Nous ne nous comprendrons jamais

Si tu n’acceptes pas la main

Que mes mots tendent ce matin

Dans un geste d’amour et de paix

 

Tu te protèges dans tes ghettos

Ou tu t’isoles dans ta foi

Et tu t’obstines à voir en moi

Celui qui te tourne le dos

 

Moi je te convie au pays

Porteur de toute l’espérance

Au terminus de l’errance

De quatre siècles de survie

 

Gilles St-Onge