Elle (s)

Dans son triste silence

La nuit noire s’allonge

Sur le lit des pensées

Dans lesquelles elle plonge

 

Elle s’allonge et s’étire

Et s’étire sans fin

À ne plus en finir

À en finir sans fin

 

Images sans éloquence

Images qui la rongent

Séquelles des passés

Qui jamais ne s’épongent

 

Ses hivers l’attirent

Dans l’hier des chagrins

Au tombeau des désirs

Où reposent les siens

 

Elle erre dans ses errances

Confondant dans ses songes

Vérités et mensonges

Avenir passé présences

 

Pour parler sans maudire

Des semeurs de chagrins

Qui sont venus détruire

Et violer son jardin

 

Elle s’auto-sentence

Sur ces murs qu’elle longe

La nuit encore s’allonge

Coupable sans péché 

 

Elle voudrait se punir

D’être sur le chemin

D’un salaud d’un satyre

D’un voleur de destin

 

Au sortir du silence

L’espoir se prolonge

D’autres ont osé parler

Des blessures qui les rongent

 

Le courage de dire

Progresse dans le matin

Élégie pour l’utopie

Toi tu es utopie

Récifs vaisseaux d’or

Tu es là dans ma vie

Mais tu n’es nulle part

 

Tu ne cesses de naître

De disparaître aussi

Aussi réapparaître

Ma traître rêverie

 

Tu es soleil de nuit

Et brouillard et phare

Femme ou fumisterie

En chair ou métaphore

 

Tu habites mon être

Tu hantes ma folie

Moi esclave toi maître

Moi corps et toi esprit

 

Je te cherche tu me fuis

Le rêve encore me mord

Quand je dors tu surgis

En rêve mon cauchemar

 

Vois mon amour s’empêtre

Tes yeux d’acier vert-gris

Visent mon cœur reîtres

Bourreaux de mes envies

 

Toi, tu es utopie

Récifs vaisseaux d’or

Mon soleil de minuit

Étoile de l’aurore

 

Gilles St-Onge

Il était une foi

Dans les plantations de café

Dans les usines désaffectées

Les petites mains sont à l’ouvrage

 

Dans un désert comme tant d’autres

Tous les jours le trépas se vautre

L’enfant s’endort inanitié

 

Dans une cabane au nord du monde

Des vapeurs d’essences qui inondent

Les rêves des jeunes déracinés

 

Dans une ruelle ou sous un pont

Le désespoir en injection

Est un vaccin contre la vie

 

Quand l’armée sort son outillage

Toutes les ruines des villages

Sont pareilles dans tous les camps

 

Quand la mer se venge de la terre

Que les îles se font cimetières

Qu’Atlantide se fait des amis

 

Quand à la pointe du couteau

Des hommes pires que des animaux

Souillent l’âme des filles et fillettes

 

Quand, un camion fonce dans la foule

Que toutes ces horreurs me saoulent

Que je m’épuise d’impuissance

 

Toi, tu me parles de ton dieu

Tu me demandes d’être pieux

Tu me balances ta vérité

 

Zeus Jupiter Yahvé Krishna

Pacha Kamac Jésus Allah

Odin Thor Anat ou Kali

Anann Chamunda Marici

Freyja Osiris Inktomi

Braji Fuxing ou Bacchus

 

J’ai entendu tous vos discours

Vous qui tuez pour son amour

De tous les âges de tous les temps

 

Toutes vos prières se valent

Le sabre l’épée ou la balle

Font plus de morts que de croyants

 

Chasse à courre

L’amour est une chasse à courre

Et je suis mauvais cavalier

Je perds pied de me étriers

La peine est la peine que j’encours

 

Pour cette triste chevauchée

Toutes les forêts sont peuplées

De saules sanglotant en tambours

Quand les aimées s’en sont allées

 

Les rêves sont des lunes en décours

La nuit est tombée sur le jour

Je suis un chasseur désarmé

Je suis un amant désâmé

 

Le cor a sonné le retour

L’amour est une chasse à courre.

Gilles St-Onge

La gourmandise

Au Panthéon de la bêtise

Un cannibale qui se mange

Une faim sans fin le démange

Facture de sa gourmandise

 

Il se grignote peu à peu

Le comte Dracula se suce

À chaque repas un peu plus

Plus il en mange plus il en veut

 

Oui l’appétit vient en mangeant

C’est un adage bien conçu

Le gourmand n’est jamais repu

Il savoure ses derniers moments

 

Il faut avoir perdu l’esprit

Pour se comporter de la sorte

Son vice vers la mort l’emporte

Le plaisir a toujours un prix

 

Un cannibale qui se mange

Est-ce la pire des folies

Et cette planète que tu détruis

Y’a-t-il vraiment une différence 

Vague à l’âme

                                                                             (À Brassens)

Les pupilles-étincelles

Scintillent dans le soir

Sur la mer troublante

Où les hommes se noient

Les sirènes mouches à feu

Appellent les regards

Et chargent les esprits

Des marins qui les voient

 

Dans les rêves salins

Fantasmes océaniques

Celui de toucher terre

Fait le guet à la proue

Les étoiles chantantes

Aux couleurs érotiques

Sont autant de rivages

À l’abri des remous

 

Voguant d’une île à l’autre

Chacun trouve son port

Le galion se déleste

Comme le veut la vie

Et d’amarre en amarre

Les chercheurs de trésors

Suivent chacun la carte

De leur amour promis

 

Devenu capitaine

D’avoir trop bourlingué

De promesses en tempêtes

Et de passages à gué

 

Sans âme à la vigie

Au compas du moment

Guidé par la Grande Ourse

Et l’étoile du nord

J’allais à la dérive

Au large des continents

Sur un rafiot craquant

Amputé de sabord

 

Flibustier philosophe

Sans haine et sans chagrin

Porté par les courants

Au gré des vents humides

Fatigué du voyage

Épuisé mais serein

Tel un rayon de lune

 Sur une vague de rides

 

Et battant pavillon

Des amours résignées

J’avais cessé d’entendre

Les musiques océanes

Quand au fond de la nuit

Un faisceau de beauté

Une voix sans pareille

 

Venue droit des abysses

Une nymphe de feu

S’était mise à chanter

Un poème oublié

« Heureux qui comme Ulysse »

 

Et je remis les voiles

Emportant mon arcanne

Vers la berge de toi

Gilles St-Onge

Prière à Aphrodite

Oui, mon espace est vide
Vide comme la mer
Qui me mène à Cythère
Où les corps coïncident
Les temples insulaires
Des amants sont les guides
Aux chants des Néréides
Qui bénissent les galères

Aphrodite ô toi mère
D’une fleur de perséides
Qui assaille et trucide
Mon voyage libertaire
Toi qui veilles et suggères
Les rêves chrysalides
De ceux qui te vénèrent
Et dont l’âme trépide

Je mets sous ton égide
Mon espoir précaire
D’une histoire plus solide
Que l’acier ou le fer
S’il se peut que mes vers
Et ma plume intrépide
Portent un coup salutaire
Et qu’en elle ils valident
Ce que mon cœur profère
Sous ses peurs typhoïdes
De la souffrance amère

Déesse de naguère
Que l’époque intimide
Reviens sur cette terre
Sans toi bien trop aride
Reviens-nous et libère
Des angoisses perfides
Les amours en jachères

Gilles St-onge

Regret

 Puisque l’heure est aux confidences

Autant vous parler du destin

Qui fomente des manigances

Dans le terreau des jours anciens

 

Du cimetière des souvenances

Il exhume les amours mortes

Fixant par la coïncidence

Des rendez-vous qui déconfortent

 

Il réveille les eaux qui dorment

Dont on dit qu’il faut se méfier

Et les fantômes filiformes

Pour qu’ils reviennent nous hanter

 

Sa traîtrise pareille à nulle autre

Germe sur les brins du temps

Comme le font le blé et l’épeautre

Suivant la paresse du champ

 

Un jour en n’allant nulle part

À l’angle d’ici et d’ailleurs

Vous reconnaissez un regard

Le hasard vous attaque aux pleurs

 

Et c’est la lame de couteau

Et vous vous dites éberlué

J’ai un chagrin incognito

Un regret non identifié

Jour et nuit

La lumière du jour

La timide lueur

D’une nuit abat-jour

Invente des couleurs

 

Soit la rosée scintille

Soit l’orage menace

Calme l’aube s’habille

Des étoiles qui s’effacent

 

Tirant de son sommeil

La vie qui se repose

L’horreur et les merveilles

Les effets et les causes

 

Elle porte en ses entrailles

Tous les espoirs de l’être

La peur qui le tenaille

Et les malheurs à naître

 

L’aurore qui la suit

Plus lumineuse encore

Efface l’harmonie

Du fragile décor

 

La machine s’emballe

Quand les fourmis s’animent

La poésie remballe

Ses images anonymes

 

Sous un vif éclairage

La pudeur est de mise

Le beau est un outrage

L’art une marchandise

 

Les vers eux sont luisants

C’est la nuit qu’ils s’allument

Sous un soleil brillant

La magie se consume

 

La plume vit sur l’aile

Des noirs oiseaux de nuit

Nocturnes sentinelles

Des rêves assoupis

 

Ils gravent sur les feuilles

Mortes du quotidien

Les mots qui se recueillent

Ceux dont on se souvient

 

Et la langue en désordre

Prend l’allure rebelle

L‘apparente discorde

Doucement se révèle

 

Aux racines de l’âme

Le poète déterre

La passion qui s’enflamme

Dans ses vers solitaires.

 

Gilles St-Onge

Convalescence

Si les pleurs nourrissent la prose

Des Nelligan de grand chemin

Au théâtre du quotidien

Les drames sont des ecchymoses

C’est un travers de tragédiens

De croire que le cœur s’enclose

Dans une éternité morose

À chaque travers du destin

Certes l’amour nous expose

Les flans grand ouverts aux chagrins

Vulnérable comme Berlin

En proie à sa propre névrose

Il se compose se décompose

La vie suit son propre chemin

Et ce qui nous semble la fin

Précède la métamorphose

Entre temps l’âme se repose

Se rétablit des heurts anciens

Ouvre sournoisement le chemin

De la prochaine apothéose

Quand la nuit nègre se sclérose

Que l’aube renaît du fusain

Un jour la rosée du matin

Ruisselle sur ses lèvres roses

Gilles St-Onge