Jugement

 On ne sait rien de la coulée

Qui creuse des sentiers sur la peau

Ni du roseau ni des ondées

Ni des promesses ni des serments

On ne sait rien des pleurs fanés

Emportés par le jour nouveau

 

On ne connaît pas les oiseaux

Nichés sur les branches d’antan

Étaient-ils colombes ou corbeaux

S’ils savaient se taire ou siffler

On ne connaît pas le fado

Ni la complainte de leur sang

 

On ignore tout du souffle lent

Ou de la rigueur des étés

De cet improbable printemps

Des saisons qui pèsent sur le dos

On ignore tout des fleurs du temps

Que les automnes ont emportées

 

On ne sait où s’en sont allées

Les amours portées par les mots

Ni de la valeur des baisers

Cueillis aux lèvres des amants

On ne sait où s’en sont allés

Celles déclamées par les hérauts

 

On n’imagine pas les bateaux

Qui dorment au fond des océans

Au fond des cœurs des matelots

Où gisent les rêves chavirés

On n’imagine pas les drapeaux

Du fier vaisseau de Nelligan

 

On n’entendra jamais les chants

Des opéras inachevés

Qu’on joue sur la scène des gens

Jusqu’à ce que tombe le rideau

On n’entend jamais le jugement

Quand la mort monte sur ses tréteaux

Jour et nuit

La lumière du jour

La timide lueur

D’une nuit abat-jour

Invente des couleurs

 

Soit la rosée scintille

Soit l’orage menace

Calme l’aube s’habille

Des étoiles qui s’effacent

 

Tirant de son sommeil

La vie qui se repose

L’horreur et les merveilles

Les effets et les causes

 

Elle porte en ses entrailles

Tous les espoirs de l’être

La peur qui le tenaille

Et les malheurs à naître

 

L’aurore qui la suit

Plus lumineuse encore

Efface l’harmonie

Du fragile décor

 

La machine s’emballe

Quand les fourmis s’animent

La poésie remballe

Ses images anonymes

 

Sous un vif éclairage

La pudeur est de mise

Le beau est un outrage

L’art une marchandise

 

Les vers eux sont luisants

C’est la nuit qu’ils s’allument

Sous un soleil brillant

La magie se consume

 

La plume vit sur l’aile

Des noirs oiseaux de nuit

Nocturnes sentinelles

Des rêves assoupis

 

Ils gravent sur les feuilles

Mortes du quotidien

Les mots qui se recueillent

Ceux dont on se souvient

 

Et la langue en désordre

Prend l’allure rebelle

L‘apparente discorde

Doucement se révèle

 

Aux racines de l’âme

Le poète déterre

La passion qui s’enflamme

Dans ses vers solitaires.

 

Gilles St-Onge

Je cherche

Je cherche en toi la part de moi

Qui me ressemble et qui me manque

Je cherche le grain de ma voix

Cette rare plage dans la calanque

 

La pierre angulaire de nos vies

L’estuaire de nos deux eaux

Pour repaître l’inassouvi

De l’océan jusqu’au ruisseau

 

Nécessaire enchevêtrement

Des destins des âmes esseulées

Clé de voûte des sentiments

Prometteuse d’éternité

 

Le grand vertige de l’amour

N’existe qu’aux abords du vide

Les abîmes s’exaucent tour à tour

Des abysses naissent les sylphides

 

Au musée des merveilles du monde

Dont tu es la pièce maîtresse

Tu es l’unique la Joconde

Le vin de toutes mes ivresses

 

Ta beauté est dans mon amour

Comme le parfum est dans la fleur

Comme la lumière est dans le jour

Comme le poème est dans l’auteur

 

À la croisée des temps perdus

Au rendez-vous des jours qui restent

Un jour je t’aurai reconnue

Mes sens t’accueilleront en liesse

Convalescence

Si les pleurs nourrissent la prose

Des Nelligan de grand chemin

Au théâtre du quotidien

Les drames sont des ecchymoses

C’est un travers de tragédiens

De croire que le cœur s’enclose

Dans une éternité morose

À chaque travers du destin

Certes l’amour nous expose

Les flans grand ouverts aux chagrins

Vulnérable comme Berlin

En proie à sa propre névrose

Il se compose se décompose

La vie suit son propre chemin

Et ce qui nous semble la fin

Précède la métamorphose

Entre temps l’âme se repose

Se rétablit des heurts anciens

Ouvre sournoisement le chemin

De la prochaine apothéose

Quand la nuit nègre se sclérose

Que l’aube renaît du fusain

Un jour la rosée du matin

Ruisselle sur ses lèvres roses

Gilles St-Onge

Le suicide

Il tourne, il monte et il descend

Dans sa ronde perpétuelle

C’est un ténébreux carrousel

Qui boude les rires des enfants

La même musique répète

Cette morbide rengaine

Ce requiem qui vous aliène

Ce cantique qui veut votre tête

Son appel est votre mantra

Sa menace votre prière

Le tambour de toutes les guerres

Vous convoque au dernier combat

C’est un grand trou noir qui aspire

De votre univers les étoiles

La veuve noire tisse sa toile

Vous êtes l’objet de son désir

Vous ne voyez ni le beau temps

Ni à vrai dire le temps qu’il fait

Quand l’âme même se défait

L’espoir est une poussière au vent

Pourtant vous n’y êtes pour rien

On ne choisit pas ses pensées

Quand l’obsession vient nous hanter

Le suicide est un assassin

C’est une lutte de titans

Dans les abysses des entrailles

La vie et la mort vous assaillent

Il faut hisser le drapeau blanc

C’est l’heure de choisir son camp

Choisir à qui rendre les armes

De faire taire le vacarme

Choisir la tombe ou les vivants

Il faut bien plus que du courage

Pour faire le choix de rester

Il faut savoir s’abandonner

Aux mains de ceux dont c’est l’ouvrage

C’est une option contre nature

D’admettre que ça n’tourne pas rond

Dans un monde fait d’opinions

Où la faiblesse se censure

Il n’y a ni faible ni fort

Il n’y a pas de volonté

Il n’y a pas de lâcheté

Il n’y a que la vie ou la mort

Toute la force est dans l’abandon

L’obsession ne sait plus quoi faire

Elle ne trouve plus de partenaire

Pour la nourrir de mes démons

Moi j’ai choisi la beauté

Elle se pointe chaque jour un peu plus

Les jours de pluie sont moins ardus

Depuis que je les laisse aller

Gilles St-Onge

Pour aujourd’hui

3 novembre (Encore)

Te revoilà saison maudite

Avec tes yeux gris en chagrin

 Trop pareils à mon frère Alain

À la seconde où il nous quitte

Et tout mon être se souvient

La Camarde jamais ne me quitte

L’odeur du soufre est son parfum

Dans son silence carmélite

Depuis je porte en toi mon frère

Une meurtrissure mal guérie

Tu m’as tué comme toi mon frère

Tu m’as suicidé moi aussi

Je suis une âme sans-abri

Que l’horreur prive de lumière

L’automne sombre encore noircit

Prélude à l’éternel hiver

Tu nous as quittés au printemps

Ce soir tu souffles tes bougies

Et c’est toujours à ce moment

Que mon cœur soudain s’assombrit

Tu ne connais pas mes enfants

Tu n’es pour eux qu’un pur esprit

Dans deux espaces différents

Je dois vivre avec mes deux vies

Sois sans crainte je ne t’en veux pas

En fait je n’en veux à personne

De la naissance jusqu’au trépas

L’injustice partout résonne

Tu aurais pu naître là-bas

Sous les bombes de Washington

Je sais bien qu’on ne choisit pas

Quand le cri de la mort résonne

J’ai beau repenser tes sourires

Revoir tes jeux tes yeux rieurs

Replonger dans mes souvenirs

Ils alimentent ma douleur

Tu m’excuseras si pour t’écrire

J’ai mis des années et des heures

Trop peu de mots trop de soupirs

J’ai l’alphabet noyé de pleurs

Et si quelques fois je t’oublie

Rarement plus qu’un bref instant

C’est une affaire de survie

De m’évader de temps en temps

Par l’art ou par la poésie

Par la musique grâce aux enfants

Tu n’es parfois que nostalgie

Je reviens parmi les vivants

Mais j’habite ma solitude

Je sais qu’on ne peut plus m’aimer

Je n’ai qu’une seule certitude

Que jamais je ne t’oublierai

Gilles St-Onge

À mes maîtresses

Merci à toutes mes maîtresses

Celles d’avant celles d’après

Celles qui aiment ou qui professent

Au présent comme à l’imparfait

 

Aux toutes premières femmes de craies

Maîtresses du grand tableau noir

Qui sans le savoir étanchaient

La soif d’épancher mes histoires

 

Merci à celles qui s’amusaient

Aux portes de l’adolescence

Des pauvres vers qui bafouillaient

La bouche trop pleine de confidences

 

À celles qui n’ont jamais lu

Les mots que je gardais pour moi

À l’âge des silences entendus

Des doux baisers qui vont de soi

 

À toi celle qui n’a pas ri

Quand je tricotais des chansons

De mes refrains jamais finis

Des couplets faits de prétentions

 

Même à celles qui n’ont rien dit

Quand je ne pouvais que me taire

Quand les alexandrins ternis

S’effaçaient dans une vie amère

 

À la belle passante passée

Un jour où Cupidon s’en fout

Au défi qu’elle m’avait lancé

Faire un poème de nous

 

À la maîtresse de demain

Qui sera ma dernière muse

Pour qui je ferai des quatrains

Tant que la tombe me refuse

 

Gilles St-Onge

(et à Françoise Andersen, cette merveilleuse maîtresse qui me corrige, moi l’incorrigible insoumis )

Rivage

Qui se ressemble s’assemble

C’est la prétention de l’adage

Pour dire que tous les coquillages

Sur le même sable se rassemblent

La mosaïque des mollusques

Qui se dévoile à marée basse

S’offre en tableau aux yeux qui passent

Paillettes que la mer débusque

Mais le sable est un tragédien

Qui joue sur la scène douceâtre

Du plus ancien des théâtres

Ses traîtres mirages kafkaïens

Toutes ces coquilles alignées

Qui par cette beauté détonnent

Comme au cimetière d’Arlington

Enterrent leur triste vérité

Dans une menteuse unité

On dispose ainsi des linceuls

De ces vies communément seules

Dans un océan sans pitié

Chacun dans ses plus beaux atours

Réfugié dans sa carapace

Vit ses heures sans laisser de traces

Dans son cercueil de velours

Le prix de la sécurité

Est un fardeau sur les épaules

De celui qui place sa geôle

Au premier rang de sa fierté

Tous les pays sont les rivages

D’une mer de la facilité

Les vagues nous y ont transportés

Nous sommes les nouveaux coquillages

Révolution

 Pensées délinquantes

Pensées sans carcan

Pensées imprudentes

Penser autrement

 

Opinions rebelles

Opinions qui choquent

Opinions scalpels

Opinions ad hoc

 

Mots qui nous soulèvent

Mots qui nous soulagent

Mots pour faire la grève

Mots pour le partage

 

Cris pour la justice

Cris pour la révolte

Cris des sacrifices

Cris qui nous survoltent

 

Voix des insurgés

Voix des impuissants

Voix des écœurés

Voie du ralliement

 

Chants du cœur qui bat

Chants de nos espoirs

Chant du grand combat

Chant de la victoire

 

Idées abrasives

Idées infidèles

Idées insoumises

Que vous êtes belles