Réveil

Un matin tiède sur Montréal

Tes mots résonnent dans ma poitrine

Lorsque s’éteint le Mont-Royal

Les néons meurent sur Sainte-Catherine

La nuit remballe ses étoiles

 

Le métro s’étire lentement

Avale ses premiers travailleurs

C’est l’heure où fane le ciment

La nuit efface ses couleurs

Quand le jour retire son voile

 

Et on s’affaire dans un café

Un serveur refait le décor

Pour faire croire aux habitués

Qu’au soir même le café s’endort

Et le ciel gris-bleu se dévoile

 

Le silence se perd dans les rues

Je n’entends presque plus tes mots

Un jour nouveau tombe des nues

Terne et pesant dans son caveau

La routine tisse sa toile

 

Les songes se sont évanouis

Les rêves d’orgueil se réveillent

La clameur étouffe les cris

Des âmes qui résistent au sommeil

La ville se lève de mauvais poil

 

Les mots que l’ont dit dans la nuit

Sont des papillons éphémères

Qui viennent se poser sur l’ennui

Le temps d’apaiser l’ordinaire

Au soleil ils lèvent les voiles

 

Le matin est un assassin

Shadia

                                                                               (Pardonne-moi Prévert)

 

Quelle connerie la guerre

Cette pluie d’acier de fer

Qui embrase les villes

De Brest ou de Damas

Où les jeunes gens s’embrassent

En défiant les missiles

 

Le ciel porte le deuil

Les hommes les cercueils

Et les femmes amoureuses

Pleurent leurs disparus

Et le sang dans ces rues

Puantes et nauséeuses

 

Rappelle-toi Shadia

Rappelle-toi Barbara

Partout vous êtes pareilles

Victimes des orages

Des horribles nuages

Qui crèvent le soleil

Variation sur les clichés et les rimes faciles

Je ne sais la couleur du temps

Encore moins la couleur de celle

Qui sera recommencement

Petit matin ère nouvelle

 

Je ne sais pas mais je sais bien

Qu’au moins pour le temps d’une rose

Elle sera parfaite en tout point

Je sais que c’est l’ordre des choses

 

Je ne suis qu’un bidon d’essence

Qui n’attend que son allumette

Pour rallumer l’adolescence

Que l’adulte a rendue muette

 

Pourtant je sais je sais trop bien

Que l’amour est une hirondelle

Qui comme le printemps va et vient

Laissant les automnes derrière elle

 

Contre la conscience du temps

Il n’y a que l’éternité

À chaque fois j’y crois vraiment

C’est la seule façon d’aimer

 

Et même si je suis certain

Que tout a sa propre échéance

Que toutes les histoires ont une fin

La vie la mort quelle importance

 

Ma pauvre tête a ses limites

Et pour elle une éternité

C’est jusqu’à ce que la vie me quitte

Le temps qu’il reste pour aimer

 

Toujours est toujours de rigueur

Quand on affirme son amour

La rime est si usée d’ailleurs

Qu’on ne s’en sert plus de nos jours

 

Mais comment dire ce que la langue

N’inventera jamais sûrement

Même celle des poètes est exsangue

Des mots qui parlent sincèrement

 

Je ne sais pas la couleur de celle

Qui comblera mes alentours

Sans prétendre que c’est éternel

Je sais que je l’aimerai toujours

 

La roue

Demain

Demain je partirai

Je partirai en voyageur

En voyageur en liberté

En liberté partout ailleurs

Partout ailleurs pour te chercher

Pour te chercher où tu n’es pas

Où tu n’es pas pas plus qu’ici

Ici où je ne sais pas vivre

Vivre la vie qui nous enivre

Qui nous enivre de ses promesses

Promesses que nous aimons croire

Croire en sachant que c’est du rêve

Du rêve pourtant nécessaire

Nécessaire à faire endurer

Endurer une vie de misère

De misérable solitaire

Solitaire plus que solidaire

Solidairement égoïste

Égoïste car endoctriné

Endoctriné dopé vendu

Vendu et trahi sans savoir

Sans savoir que la liberté

Que la liberté nous enchaîne

En chaîne humaine au désespoir

Des espoirs et histoires des autres

Des autres vendeurs de veaux d’or

D’ores et déjà si dépassés

Des passés qui sont si pareils

Pareils à nos jours d’aujourd’hui

D’aujourd’hui qui fait dire demain

 

Demain

Demain je partirai

Je partirai en voyageur

En voyageur en liberté

Contre-chant

Lorsque le chœur des anges

Ne donne plus le ton

Quand hors de la portée

Les mélodies s’en vont

Chacun a sa manière

D’en faire une chanson

C’est dans toute la gamme

Des accords dissonants

Que se trouvent les sons

Qui font les tristes chants

Et on place des « si »

Derrière quelques bémols

Et des soupirs cassants

Tout en pointant le sol

Sur le dos du piano

Du cor ou de la viole

On compose çà et là

Un air qui nous console

Les larmes sous la baguette

D’un chef imaginaire

Jouent une symphonie

Plaintive et ordinaire

Que personne n’entend

Les pleurs sont solitaires

Et souvent un peu croches

Et noirs et éphémères

Les amours sont sans voix

À la fin du concert

Mon Dieu

Je vous entends parler

Personne ne s’entend

Chacun sa vérité

Chacun son testament

Je vous entends prier

Résignés chuchotant

Je vous entends hurler

Que le vôtre est plus grand

 

Je vous entends me dire

Que vous avez raison

Vous parlez de martyrs

De saints et de démons

D’enfants à circoncire

De premières communions

De tuer de convertir

Et tout ça en son nom

 

Et j’entends vos curés

Vos imams vos rabbins

Vos « preachers » exaltés

Vos apôtres vos témoins

Tenter de m’enrôler

Jouer les politiciens

Promettre l’éternité

Chanter les lendemains

 

Je suis un infidèle

J’abjure et je blasphème

Qu’importe le modèle

Rome ou Jérusalem

L’archange Gabriel

Ou vos épichérèmes

Ma raison me harcèle

M’impose ses théorèmes

 

Je serai hérétique

Jusqu’à la fin des temps

Rangez vos encycliques

 fatwas et commandements

Votre métaphysique

Se trompe lourdement

 

Ce n’est pas en ces termes

Que mon cœur s’interroge

Toutes ces balivernes

Ne sont qu’effets de toges

Affaires de gouvernes

Ou crainte de l’horloge

 

Dieu est dans mon poème

Je sais bien où il loge

Il vit dans les « Je t’aime »

Pris au fond de nos gorges

 

Debout !

Je sais nous sommes fatigués

Je sais que le labeur est dur

Je connais nos obligations

Je sais qu’il y a les canons

Je sais nous craignons ces ordures

Je sais je sais je sais je sais

Mais si ce n’est pas nous qui d’autre

Qui le fera pour nos enfants

Abandonnerons-nous sans combattre

Face à ces monstres à abattre

Allons-nous leur laisser le champ

Et cette terre qui est la nôtre

Tu t’imagines avoir à perdre

Plus que tu ne possèdes vraiment

Ils ne nous laissent que les miettes

Les restants de cette planète

Dont ils abusent impunément

Croyant que nous sommes sans vertèbres

Il faut savoir le reconnaître

Admettre qu’ils font du bon boulot

Cultivant pour nous diviser

La peur l’argent et la piété

Dont ils se font les héros

Dans les mirages du paraître

Les races les classes les religions

Tout est bien utile pour eux

Tout ce qui peut nous rendre aveugle

Toutes les diversions qui beuglent

Tout ce qui peut mettre le feu

Sert de barreaux à nos prisons

Tant pis pour celui qui résiste

Il sera traîné dans la boue

Ou fusillé selon le lieu

Ou condamné au nom de Dieu

Ou enfermé avec les fous

La vie est rude aux utopistes

Nous sommes engraissés aux mensonges

Allergiques à la vérité

Vitaminés à l’illusion

Dopés par des incantations

Porteurs d’eau et dépossédés

Des cueilleurs de fausses oronges

Ils nous inventent des frontières

Pour nous protéger de nous-mêmes

De la propension naturelle

À devenir des criminels

Quand la loi devient un blasphème

Et leur justice notre misère

Chaque pays est une case

Au jeu des serpents et échelles

Il leur faut bien pour faire marcher

L’économie faire rêver

Mais un barreau manque à l’échelle

Chaque fois le petit s’écrase

Tu peux me dire que je suis bête

Nous sommes tous du même troupeau

Guidé par les chiens de nos maîtres

Petits bourgeois ou contremaîtres

Avocats juges ou bien bourreaux

Les prêts à tout pour un entête

Il faut jouer le tout pour le tout

Prendre la plume la rue les armes

Refuser la fatalité

Refuser de s’agenouiller

Se dresser devant les gendarmes

Reprendre ce qui est à nous

C’est l’heure de se tenir debout !

Gilles St-Onge

De bonne foi

Le gris d’acier des yeux d’hier

Lentement perd de son éclat

C’est le strip-tease des chimères

Les rêves sous les années ploient

Le dépit use la lumière

Quand sonne l’heure du constat

Dans son fauteuil couleur verglas

Livré au fond de ses pensées

Arrêté pour la première fois

Il est le vieil homme et l’amer

Tant de travail tout ça pour ça

Pour finir en vieillard usé

Toute une vie à ravaler

À étouffer chaque colère

À respecter l’autorité

Comme disait autrefois ma mère

Comme disait monsieur le curé

Pour faire accepter la misère

Le petit confort ordinaire

Se donne des allures de roi

Dans les pauses publicitaires

Qui intoxiquent la pensée

Qui font croire que l’argent libère

Pour mieux nous garder enchaînés

Et le vieux trop tard s’aperçoit

Que lui aussi s’est fait flouer

Quand on vénère un Christ en croix

La révolte devient prière

Laissant grande ouverte la voie

Aux exploiteurs endimanchés

Soumission et honnêteté

Se confondent au même bréviaire

L’église bénit la lâcheté

Malheur à qui se tiendrait droit

La justice est pour les damnés

Les courageux vont en enfer

L’homme qui jette un œil derrière

Se condamne pour chaque fois

Où il a fermé les paupières

Devant un enfant affamé

Chargeant son Dieu de cette affaire

Pour le chasser de ses pensées

Se résigner n’est pas un droit

Le silence jamais justifié

Qu’importe ce en quoi je crois

La justice est mon ministère

L’équité mon apostolat

Ma religion la dignité

Les vieux peuvent toujours causer

Personne n’écoute les grands-papas

Tous leurs enfants sont occupés

À suivre les règles et les lois

Qui leur ont été enseignées

Par des hommes de bonne foi

Gilles St-Onge

Le temps la mer les femmes

Le temps comme la mer

Use de ses caresses

Les berges et les bergères

Patiemment sans pitié

Et la rive précaire

Dégrise de l’ivresse

Pleurant les primevères

Qui jadis l’ont ornée

 

La vague séculaire

Distribue ses largesses

Érodant l’éphémère

Mythe d’éternité

L’âge tendre est vulgaire

Il exhibe sa jeunesse

Nue-vite passagère

Frivole et effrontée

Aguicheuse pour plaire

Comme fausse promesse

Une parole en l’air

Aussitôt oubliée

 

Les marins qui galèrent

De maîtresse en maîtresse

Ne touchent jamais terre

Sinon pour l’effleurer

Ils ne verront que chair

Et leur triste tristesse

Tout l’extraordinaire

Réside dans la durée

 

Les bergères d’hier

Que le printemps délaisse

Portent sous leurs paupières

Une tout autre beauté

Elles savent la manière

Elles savent la tendresse

Quand un amour sincère

Sait les émerveiller

 

Gilles St-Onge

Nuit blanche

La nuit est trop longue à écrire

Chaque étoile est une seconde

Qui n’en finit plus de mourir

Au noir du ciel où elles abondent

 

Ma plume trempée dans ton absence

S’entête sur les mêmes mots

Ceux des phrases dites en silence

Dont il ne reste que l’écho

 

La lune même est en éclipse

La peine est un rideau si sombre

Que ma mémoire forme une ellipse

Entre le soir et la pénombre