Estuaire

Il y a cet endroit

Où le fleuve et la mer

Se donnent rendez-vous

À la croisée des eaux

Où sans savoir pourquoi

Sans savoir la manière

Et sans aucun remous

Elles sont dos à dos

 

Les courants se côtoient

Se frôlent à la frontière

Se nouent et se dénouent

Au sanctuaire des flots

Comme un voile de soie

Sur une tête en prière

La brume des matins doux

Abrille le tableau

 

Le St-Laurent se noie

L’eau douce est éphémère

L’océan est au bout

La mer est son tombeau

Sans regret dans la joie

Le fleuve rejoint sa mère

Que le soleil surtout

Aspire toujours plus haut

Elle tourne encore cette fois

Répétant le mystère

De la vie la grande roue

Qui fait ce monde si beau

 

Gilles St-Onge

En démanché

J’ai le verbe mal amanché

Il se démanche de tous les angles

Cerné par des mots qui l’étranglent

J’ai le québécois magané

 

Ma langu’ d’érab’ perd sa saveur

On l’appelle « la langue de bois »

Le bain dans lequel on la noie

La délave de ses couleurs

 

Déjà on l’avait nettoyée

Épurée de ses différences

Héritées de la Nouvelle-France

 

Pour les touristes y’a le folklore

« Criss de câlisse de tabarnac »

Consacre en spectacle les sacres

 

Mais faut aller au fond des rangs

Pour entendre encore la parlure

Le ciment de notre culture

S’érode sous le vent du temps

 

Mais faut aller au fond des rangs

Pour entendre encore la parlure

Riche de quatre cents ans d’usure

Des mille visages de notre accent

 

Ils agonisent à petit feu

Les mots qui ne sont plus disables

Les tournures de phrases détestables

 

J’assiste muet à l’hécatombe

De cette nation sans mémoire

De la grandeur de son histoire

 

Qui donc se souviendra de nous

Quand nous cesserons d’avoir « frette »

Quand il n’y aura plus « d’icitte »

Quand la « slotche » deviendra gadoue

 

Le joual est une langue morte

Pour les fossoyeurs de racines

Changeurs de bécosses en bassines

 

Les charroyeurs de nos légendes

Se sont éteints autour du feu

Sans un dernier conte d’adieu

 

Il faut bien être de son temps

C’est une occupation louable

Celle d’être parmi nos semblables

Faut-il s’effacer pour autant

 

La parole me fait souffrir

De la voir suivre le courant

J’entends son souffle agonisant

Quand j’écoute mon peuple mourir

 

Gilles St-Onge

Ce pays qui m’habite

J’habite sur une terre hostile

Par ses saisons et par ses maîtres

Qui croient notre peuple docile

Amnésique de nos ancêtres

J’habite au seuil du précipice

D’où ma langue résiste à tomber

Accrochée aux racines du lys

Que les bateaux ont amené

J’habite au creux d’une morsure

Profonde à mon corps défendant

Hémorragique de culture

De ma nation qui perd son sang

J’habite une prison de verre

Avec des geôliers invisibles

Où les barreaux sont des chimères

Et la répression intangible

J’habite un confort Mac Donald

Dans son univers cartonné

De pourritures et de Donald

Canard et de seins animés

J’habite la pièce du fond

Dans la noirceur d’où naît parfois

Une graine de révolution

Une flèche dans un carquois

J’habite au cœur de ma patrie

Celle qui habite elle-même en moi

Soucieuse de sa propre survie

Embusquée pour la prochaine fois

J’habite un pays qui s’ignore

J’habite au nord de l’espérance

J’habite un peuple fier et fort

J’habite notre indépendance

Gilles St-Onge

Le vieux corbeau

Les noirs corbeaux sont alignés

Posés en grains de chapelet

Là sur un fil là-haut perchés

Dans l’arbre qui jadis était

 

Sont-ce des oiseaux de malheur

Ou simples observateurs défaits

Dans leurs barbes d’oiseaux moqueurs

Ils rient de ce film muet

 

Pour les corbeaux, comme les corneilles

Les hommes sont tous des Charlot

Qu’ils marchent ou qu’ils courent c’est pareil

Tout va trop vite pour les mots

 

Et pour couvrir ce silence

Il y a la musique des machines

Qui fabriquent l’obsolescence

D’une race déjà en ruine

Hum….

 

Le vieux corbeau est songeur

Il se souvient de son fromage

Des mensonges d’un profiteur,

De son orgueil, de son ramage

 

Lui, du haut de son mirador

Il voit défiler le renard

Plus astucieux et sans remords

Obèse à force de traquenards

 

De sa jeunesse impétueuse

Du regret du presque festin

Il tire une leçon précieuse

Un miroir vaut moins qu’un jardin

 

Il voit ces enfants de Narcisse

Trompés par le même renard

Tous les fromages qui aboutissent

Dans un seul terrier plein d’armoires

 

Un vieux corbeau n’a pas le sens

De l’économie c’est certain

Il n’a pour toute connaissance

Que la valeur du quotidien

 

Chaque jour du long de sa vie

La terre le nourrit quelle chance

La démesure de l’appétit

Est une chose sans importance

 

La vie lui a donné des ailes

Et pourtant jamais il ne vole

Quand on peut parcourir le ciel

La cupidité dégringole

 

Le temps l’a fait philosophe

Et pose de grandes questions

Peut-on rester théosophe

Devant autant de déraison

 

Par quel enchantement pervers

Seul contre la majorité

Un traître qui se cach’ sous terre

Peut-il continuer à régner

 

Des millénaires de fourberies

Donnent aux miettes un air respectable

Le minimum est assouvi

L’histoire paraît immuable

 

L’accumulation est stérile

Conclut le corbeau en fin de vie

Toutes les espèces sont en péril

La richesse est une maladie

 

Tant qu’on produira du fromage

Avec le lait volé aux vaches

Juste pour avoir plus de fromage

Les renards joueront à « cache-cash »

 

Gilles St-Onge

Mensonge

Il me reste ma plume

Mes livres et ma guitare

Quand dans les soirs si tard

Mes rêves se consument

 

Je fais à l’amertume

Une chanson miroir

Une chanson plus noire

Que mon cœur de bitume

 

Parfois ce sont les mots

Plus rarement la musique

Qui traduisent les sanglots

Autrement pathétiques

 

Sur un accord de do

Un élan poétique

Sublime en romantique

Même la hache du bourreau

 

On en fait des poèmes

On en fait des complaintes

Chantant les chrysanthèmes

À nos amours éteintes

 

Pour se berner soi-même

On se soûle à l’absinthe

Des métaphores enceintes

De nos tristes blasphèmes

 

On se joue de la lyre

Comme d’autres la trompette

Pour ce son qui déchire

Les âmes déjà en miettes

 

Et pour ne pas se dire

L’ampleur de la défaite

On se prétend poète

On s’apprend à mentir

 

Gilles St-Onge

Tu te trompais

Il avait dit « tout s’en va « 

Léo disait « avec le temps »

J’écoutais écoutais et pourtant

Et pourtant elle est toujours là

Pourquoi la question anodine 

Te souviens-tu de tes amours

Pourquoi la formule assassine 

Et de ton tout premier amour

Or les larmes fossilisées

Vestiges de nos préhistoires

Trônent au musée de nos déboires

En tristes reliques exposées

Sur les ruines des précédentes

S’élèvent les neuves cités

Tour à tour plus flamboyantes

Et promesses d’éternité

Mais la terre des âmes est d’argile

Sensible à l’instabilité

Les nouveaux temples sont fragiles

Sur leurs fondations fissurées

Quand la ville redevient désert

Que le vent souffle sur le passé

L’archéologue solitaire

Retourne au village oublié

Au premier embrasement du cœur

Premiers battements, pourrait-on dire

Au tocsin de la première heure

Qui retentit sans prévenir

Il retrouve les écritures

Une croix des lettres gravées

Cicatrices de vieilles blessures

Ignorées bien plus que soignées

Il avait dit « tout s’en va »

Léo disait « avec le temps »

J’écoutais écoutais et pourtant

Et pourtant elle est toujours là

Comme un vieux souvenir de guerre

Dans un cortège de regrets

On cherche toujours sa première

Léo Léo tu te trompais

Gilles St-Onge

Mars 2018

En vérité, je vous le dis

Je sais la certitude j’y ai vécu d’ailleurs

Je fus son locataire et j’avais bien raison

J’habitais la jeunesse et sa traître noirceur

Je savais tout de rien et j’étais en prison

 

Mon beau complet d’orgueil ma langue bien pendue

Me donnaient l’assurance de ceux qui ont compris

Je me faisais berger des cervelles perdues

Elles étaient mes disciples moi j’étais leur ami

 

Pour tout enseignement il y avait mon écho

Qui approuvait mes mots et sans l’ombre d’un doute

Propageait ma parole comme volent les oiseaux

 

Je marchais sur les os des incultes critiques

Changeais l’eau en venin et m’en lavais les mains

Trop occupé à être certain d’être l’unique

 

Je portais ma couronne ma couronne déprime

Comme on porte une croix pour se rendre au Calvaire

Préférant au latin de bien pompeuses rimes

Et les « prêchi-prêcha » aux morales sommaires

 

Et j’étais si mauvais que je multipliais

Comme l’autre les poissons les adeptes et les cons

Revêtu d’arrogance dans un factice palais

J’engraissais la bêtise j’étais le roi des suifs

 

J’ai vécu d’illusions et de quelques liqueurs

Jusqu’à en perdre pied jusqu’au creux du désert

Où m’attendait le jeûne patient dans sa rumeur

Aplati sur le sable dont on fait les miroirs

Ne voyant que moi-même s’éloignant de Narcisse

Me suis mis à douter même de mes déboires

 

Le doute est un virus dans les esprits de ceux

Pour qui la vérité est faite de trucages

Une maladie vicieuse un mal silencieux

Qui tout en vous tuant vous ouvre grand la cage

 

Je ne suis pas un aigle pas même un cardinal

Loin des soutanes rouges je peux enfin voler

Et s’il me vient encore des idées cannibales

Je repense au condor que j’ai jadis été

 

Gilles St-Onge

Courage

Si quelquefois je sais être cueilleur d’étoiles

Ou allumeur de lune gardien de réverbères

C’est que j’ai vu ces jours que les douleurs dévoilent

Et pu ouïr longuement les sanglots des misères

Quand la nuit se prolonge à perdre le sommeil

Que la noirceur finale courtise avec ardeur

Quand la grande faucheuse multiplie ses conseils

Il nous faut rayonner de la moindre lueur

On accueille la main d’Orion la nébuleuse

Comme Colomb qui entend la vigie crier terre

Comme une cigale trouvant une fourmi prêteuse

Donnant sans jugement un brin de ses affaires

On dessine au plafond des éclats de lumière

Avec la minutie d’un peintre de chapelle

Qui cherche à donner vie à de trop tristes pierres

Grises comme l’ennui abrasives et cruelles

Peu à peu les couleurs reprennent des couleurs

Et le souffle de l’âme se fait moins essoufflé

La nuit rentre chez elle un matin de bonne heure

C’est l’aube de demain hier s’en est allé

On ne guérit jamais d’escapades nocturnes

Et la moindre blessure même d’un autre fait mal

Le monde est Jupiter et nous sommes Saturne

Chacun doit fonder Rome sa propre capitale

Si je goûte tes larmes dans la rumeur du vent

Tu sentiras ma main comme l’aile de Pégase

Et même si je ne sais soulager tes tourments

Je te dirai peut-être le bon mot la bonne phrase

Gare à ceux qui vont croire que je suis altruiste

L’amour est une armure un ultime rempart

Je veux te voir heureux et c’est très égoïste

Les larmes d’un ami sont l’ombre de ma mort

Gilles St-Onge

Le sablier

Qu’ai-je donc fait de tous ces grains

Qui se sont enfuis hypocrites

Comme ces ailes de marguerites

Que j’effeuillais au mois de juin

 

Ce mois des promesses d’été

Des jeux des vacances des filles

Des bouts de cœurs qui s’émoustillent

Trop plein du printemps en allé

 

Et sur les plages où traitreusement

Le sable semblait immuable

Inconscient de l’inévitable

On jouait à être plus grand

 

La fin des temps c’était septembre

La fin du monde aussi d’ailleurs

Dans les lundis chargés de peurs

L’éternité même se démembre

 

Un beau jour, sans nous prévenir

On prend du galon paraît-il

Quand l’enfance choisit l’exil

On apprend le mot avenir

 

Le sablier, en maquillage

Se prête au jeu de l’innocent

Discret sur ce qu’il est vraiment

Comme une femme cache son âge

 

Arrive la saison des choix

Le matin de tous les possibles

La vie parfaite et prévisible

Exempte de chemins de croix

 

Fini le temps des amourettes

Cette fois, c’est la grande affaire

S’ajoute à nos vocabulaires

Le mot dont abusent les poètes

 

Mais toujours le désert s’égraine

Dans les bulles de verre soufflé

Offrant à chacun sans compter

Et ses calvaires et ses étrennes

 

Les plus chanceux ont des enfants

Certains ont jusqu’au superflu

D’autres ont échoués sur la rue

Laissés pour mort avant leur temps

 

Et quelque part entre les deux

La vaste foule des ordinaires

Dont je suis et suis solidaire

Chez-moi sera toujours chez-eux

 

Car je vois bien en vieillissant

Qu’il nous faut de gros caractères

Pour s’aider à y voir plus clair

Prendre conscience du temps

 

Le temps des perdants est perdu

Le mien le sien le tien le vôtre

Le temps des dieux et des apôtres

Avait déjà été vendu

 

Ne me reste que quelques grains

J’essaierai d’en faire bon usage

Comme pour laisser dans mon sillage

Le sentier d’un meilleur demain

 

N’y voyez aucune sagesse

Ce n’est qu’une ombre de révolte

En souhaitant que d’autres récoltent

Un peu de courage et d’ivresse

 

L’ivresse de la vérité

Le courage de rester debout

Le courage de tenir son bout

L’ivresse de la liberté

 

Écoutez la colère qui gronde

Vous trouverez chez les exploités

Vos titres de propriété

Mes enfants voici votre monde

Grisaille

Le ciel est indolent

Dans le matin d’automne

Épuisée par l’été

La feuille tourbillonne

 

Pressée de s’avachir

Comme les mots s’abandonnent

Sur un divan de Perse

Dans un désert aphone

 

Les trèfles sont blanchâtres

Dans l’herbe qui frimasse

Flaques d’eau en miroirs

S’endurcissent et se glacent

 

Les outardes insouciantes

Volent malgré la chasse

Pareilles à toutes ces vies

Celles que la mort pourchasse

 

La journée se fait vieille

Et se fait plus petite

Elle courbe le dos

Comme frappée de l’arthrite

 

Elle avance lentement

À quoi bon aller vite

Les minutes sont des heures

Quand le temps décrépite

 

La nature se tait

Ne reste que le vent

Portant la morne plainte

De l’hiver qui attend

 

Préparant l’embuscade

Qui chaque fois surprend

Sournoisement novembre

Prend l’uniforme blanc

 

Le gris est à l’honneur

Tel un grand cimetière

Avec ses pierres tombales

Qui sortent de la terre

 

En fleurs de chagrin

Porte-paroles des hiers

Qu’on voudrait oublier

De peur de se défaire

 

Inévitablement

Les automnes reviennent

Chacun porte les siens

Au travers de ses veines

 

C’est un amour brisé

L’usure quotidienne

Ou un ami qui part

Un frère qui quitte la scène

Et puis l’hiver arrive

 

Dieu que l’hiver est long

Gilles St-Onge